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CHRONIQUES DU XXIème SIÈCLE

CHRONIQUES DU XXIème SIÈCLE


Terra Inquinată - Enjeux du siècle (3)

Publié par Renaud Cadrot sur 12 Juillet 2017, 19:35pm

Catégories : #Enjeux du siècle

Il est des endroits sur Terre qui n’ont plus aucun secret pour l’Homme. Des lieux dont on connaît la composition jusqu’à des centaines de mètres sous terre et dont on peut retracer l’historique jusqu’à son origine. Ces mêmes sols n’ont souvent plus le moindre atome initial tant ils ont été explorés et foulés par des millions d’empreintes de bottes.

 

 

Étonnement, nombreux recoins du monde demeurent vierges de toute intrusion humaine. Des terres les plus reculées de la forêt amazonienne aux millions de kilomètres carrées de glaces immaculées de l’Antarctique, la surface terrestre qui reste à découvrir est bien plus conséquente que l’on pourrait l’imaginer et finalement le métier d’explorateur n’est pas mort avec le siècle dernier.

 

 

On dispose malgré tout de quelques vues aériennes composées d’arbres, de sable ou de neige dont on ne peut appréhender que la surface, comme le couvercle d’un coffre dont la taille ne laisserait deviner que l’étendue du trésor qu’il protège. Mais un lieu en particulier sur Terre ne cède rien de ses éventuels secret au regard de l’homme tant son socle pèse de toute son épaisseur sur ce qui le compose : les abysses.

 

 

 

 

Le paradoxe de l’océan : Berceau de toute vie sur une planète qu’il colore de bleu à 70 % mais qui est pourtant considéré hostile pour l’Homme au point qu’il ne fait que le parcourir. Rien ne tient à sa surface et aucune forme de vie terrestre n’est apte à survivre plus qu’une poignée de seconde plongée à l’intérieur. Là où on imagine sans mal l’intelligence humaine dompter les forêts les plus denses, se jouer des températures les plus extrêmes, aplatir les montagnes les plus vertigineuses pour y répandre sa population, il est moins évident de le voir envahir les mers de routes et de cités. L’océan c’est une majorité spatiale victorieuse de l’appétit de possession humaine, une sorte de bouclier naturel insurmontable.

 

 

Et c’est tout au fond de cette surface instable, que se cache un monde que même la lumière du soleil ne parvient pas à révéler. Les fonds marins atteignent par endroits de telles profondeurs que l’Everest tout entier pourrait y être plongé sans que l’un de ses bords n’émerge à la surface. C’est le cas de la fameuse Fosse des Mariannes, gigantesque cuvette naturelle dans l’océan Pacifique dont le sommet inversé se trouve à quelque 10994 mètres de profondeur.

 

 

C’est lors de la seconde exploration humaine de cette fosse en 2012 qu’on a pu cartographier avec précision le tracé de ses profondeurs. Cette découverte tardive a de plus été réalisé à distance puisque c’est un robot muni, entre autres, d’une caméra qui fut chargé de descendre dans les veines de la Terre. À l’heure actuelle, l’être humain en connaît presque davantage sur la Lune distante de 384000 km que sur les abysses de sa propre planète. Selon le directeur de recherche au laboratoire d’océanographie de Villefranche-sur-Mer, Gabriel Gorsky, « 75 % des zones très profondes restent inexplorés ». Cela s’explique par le fait qu’à « seulement 150 mètres de profondeur, 99 % de la lumière a été absorbés, puis, qu’au-delà de 1000 mètres la nuit est complète, le froid intense et la pression colossale » (interview complète ici).

 

 

Cartographie de la Fosse des Mariannes, 2012

 

 

En attendant qu’un premier homme parvienne à poser son propre pied sur le sol de l’océan, quelques expéditions permettent déjà de mettre à jour des espèces sous-marines dont on ignorait jusqu’alors l’existence (d’autant qu’on a longtemps pensé qu’aucune forme de vie n’était en mesure de survivre au sein d’un tel habitat). Fin 2016, une équipe de chercheurs libanais, aidée par plusieurs organisations océaniques internationales ont fouillé une zone abyssale de la mer Méditerranée, ce qui leur a permis de débusquer 200 espèces rares à 1050 m de fond. Presque toute exploration abyssale révèle à la communauté scientifique, puis au monde, des animaux dont l’apparence extraordinaire renvoie directement à l’imaginaire fantastique (quelques exemples ci-dessous).

 

 

Le Saccopharynx (taille : 2 mètres, profondeur : 2000 à 3000 mètres)
Le Physophore vahiné (taille : 7cm, profondeur :700 à 1000 mètres)
Le Poisson ogre (taille : 15cm, profondeur : 600 à 5000 mètres)

 

 

Plus surprenant encore, les équipements photographiques des sous-marins qui explorent, souvent pour la première fois, les recoins les plus méconnus du monde parviennent à figer numériquement une variété d’espèces qu’on ne pensait pas trouver à pareil endroit comme celle qui suit.

 

 

 

Ce bout de plastique a été photographié en 2012 à près de 2500 mètres de profondeur, dans le détroit de Fram, perdu entre le Groenland et l’archipel du Svalbard, soit un lieu très en retrait de la civilisation humaine. Le dispositif Ocean Floor Observation System dont la première vocation est de prendre des photos du plancher océanique dans le but d’analyser l’évolution de la faune locale a permis de constater que le nombre de déchets d’origine humaine a doublé en l’espace de 10 ans malgré la distance qui sépare cette zone de toute industrie plastique.

 

 

Détroit de Fram

 

 

Cette région du monde n’est pas la seule à voir ses fonds marins peu à peu envahis par les résidus de l’activité humaine. Les clichés qui suivent montrent une chaise en plastique retrouvée 3200 mètres sous les eaux, au fond du canyon de Monterey, une fosse sous-marine non loin de la côte californienne, mais aussi des canettes, des pneus, des sachets de diverses tailles qui coulent puis échouent là où même les rayons de soleil n’ont jamais percé. À cette pollution visible s’ajoutent les tonnes de polluants que rejettent chaque jour les industries dans les eaux, phosphates et nitrates issus des engrais, sans compter les pesticides, les hydrocarbures, toute la pollution que l’essentiel des 7 milliards d’humains jette dans ses canalisations, dans les cours d’eau ou à même le sol qui tôt ou tard finit quelque part en mer.

 

 

Source

 

 

Toute cette pollution dérive puis empoisonne les eaux, comme une goutte d’encre noire se dilue dans un liquide cristallin. Les rejets issus de l’agriculture provoquent une accumulation de matières organiques qui prolifèrent en algues. Celles-ci se décomposent ensuite en microbes qui siphonnent l’oxygène contenu dans les eaux, privant ainsi la faune et la flore locale d’un composant vital. Ceux-ci n’ont d’autres choix que de s’adapter très vite, de fuir vers une eau moins verte ou de mourir. Autant dire que la plupart disparaissent rapidement.

 

 

Des zones entières se vident de toute trace de vie, on les appelle « zones mortes ». Selon une étude de 2016, elles se répartissent aujourd’hui sur 245000 km². Dans la baie du Bengale, en Inde, une surface de 60000 km² est à présent considéré comme telle. Cette zone représente deux fois la taille de la Belgique. La même surface de la mer Baltique est également classée comme sous-oxygénée. Dans cette mer semi-fermée, cernée par les activités humaines et d’une faible profondeur, les eaux se renouvellent moins facilement qu’en plein océan et on estime qu’il faudrait 75 ans pour que les eaux soient aussi viables qu’autrefois, à la condition que plus rien de polluant n’y soit déversé.

 

 

En surface des océans, les déchets légers dérivent, se rejoignent et s’agglutinent à la croisée des courants. De gigantesques îles composées de débris majoritairement en plastique se forment çà et là. La plus grande d’entre elles, ironiquement nommée « septième continent », grossis au beau milieu du Pacifique, là où l’on croirait ne trouver que quelques îlots à l’abri des excès et du bleu à perte de vue. Si personne n’a détecté cette masse de débris avant 1997 alors qu’on l’estime aujourd’hui à 7 millions de tonnes, c’est parce que le plastique qui s’y concentre flotte comme une large pellicule translucide juste sous la surface de l’eau. Dès lors elle n’est pas détectable par les objectifs des satellites et elle ne constitue qu’une entrave négligeable pour les bateaux qui passent par là. Surtout, dissimulé loin du regard de ceux qui chaque jour participent à en accroître la taille, le septième continent ressemble à un péril bien trop étranger pour s’en soucier…

 

 

Carte de la concentration de plastique dans les océans

 

 

Il existe plus au sud, une véritable île de terre et de verdure, dépourvue de tout être humain et éloigné de 5000 km du premier grand centre urbain. Pourtant, il s’agit de l’un des endroits le plus pollué de la planète. Sur l’île Henderson, environ 38 millions de morceaux de plastique recouvrent ses pauvres 47 km² sans que personne ne les y ait jetés directement. Tout ce plastique a voyagé des jours, mois ou années au gré des courants, avant de s’entasser là, formant l’une des œuvres collectives les plus symboliques du genre humain. Souvent des oiseaux qui pensant se nourrir d’insectes caoutchouteux se goinfrent de plastique, finissent par mourir par centaines, l’estomac remplit d’une matière impossible à digérer.

 

 

 

 

L’être humain a encore de nombreux recoins du monde à explorer, mais désormais, partout où il foulera le pied pour la première fois, que ce soit sur les neiges noircies de l’Atlantique, les forêts décimées de l’Amazonie ou encore les fonds marins vidés de toute forme d’existence, il s’apercevra que son empreinte polluante l’a déjà devancée…

 

 

(*Terra Inquinată : du latin, terre souillée)

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