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CHRONIQUES DU XXIème SIÈCLE

CHRONIQUES DU XXIème SIÈCLE


Images du siècle (4) - La mort d'Alan Kurdi

Publié par Renaud Cadrot sur 23 Juillet 2017, 14:15pm

Catégories : #Images du siècle

Avertissement : Ce texte contient des photographies susceptibles de heurter votre sensibilité.

 

Contexte : Le 2 septembre 2015, le corps sans vie d’un très jeune garçon est retrouvé sur une plage turque. Une photographe locale immortalisera la scène avant de la faire publier. Très vite, l’image circule sur les réseaux sociaux et est reprise par les médias nationaux et internationaux. Le cliché deviendra le symbole de la crise des migrants qui occupe encore l’actualité à ce jour.

 

 

On en sait davantage sur la mort d’Alan Kurdi que sur sa courte existence. Même son prénom a fait l’objet d’une erreur d’orthographe dans la presse internationale (initialement nommé Aylan), ce qui en dit autant sur leur empressement maladroit que sur le complet anonymat du petit garçon jusqu’à son décès extrêmement médiatique.

 

 

En effet, que dire d’un garçon dont l’âge de 3 ans n’est qu’estimé puisqu’on ignore même le jour de sa naissance ? Raconter sa vie, à peine entamée semble vain à un âge où l’on est plutôt l’acteur de la vie des ses proches que de la sienne, complètement dépendant et menotté au sort tragique de la société, de son son pays et de sa famille. On sait que la famille Kurdi, originaire de Syrie et composé d’un père (Abdullah), une mère (Rihana) et deux garçons en bas âges (Ghaleb, 5 ans et Alan, donc), ont passé quatre années à fuir la guerre civile et Daesh, passant de Kobané à Damas, puis à Alep, avant de rejoindre la frontière terrestre turque qu’ils n’ont jamais pu franchir. C’est ainsi que toute la famille retourne vivre à Kobané, durant un temps seulement. Car, le 25 juin 2015, Daesh lance une attaque au cœur de la ville et massacre plus de 250 civils. Les Kurdi en réchappent mais la tuerie achève de convaincre Abdullah de fuir le pays.

 

 

D’abord tentée par le lointain Canada, la famille se tourne finalement vers l’Europe après avoir échoué à obtenir un visa pour traverser l’Atlantique. De la même manière que des milliers d’autres personnes, les Kurdi furent contraints de tenter la périlleuse traversée par voie maritime sur une embarcation aussi fragile que surchargée, en direction des côtes turques. Après deux échecs successifs, toute la famille s’entasse sur un rafiot de 5 mètres parmi une trentaine d’autres réfugiés au 2 septembre 2015. Peu de temps après avoir pris la mer, l’embarcation se retourne. Toute la famille Kurdi à l’exception d’Abdullah périt dans les eaux tumultueuses, ainsi que 9 autres personnes.

 

 

Le corps d’Alan fut rejeté par la mer, sur l’une des plages livide de la ville de Bodrum, en Turquie. Nilufer Demir, une photographe travaillant pour une agence de presse turque, arpente la côte munie de son appareil photo. Elle couvre la perpétuelle tragédie migratoire depuis 2003 et sait que c’est au bord de la mer que s’abat l’actualité. Lorsqu’elle aperçoit le cadavre d’Alan, elle ressent d’abord une douleur et une tristesse qu’elle décide d’immortaliser l’instant d’après pour « refléter le drame de ces gens ». Quelques heures plus tard, la photo à peine mise en ligne, elle est aussitôt massivement partagé sur les réseaux sociaux turcs. Les hashtags #KiyiyaVuranInsanlik (humanité échouée en turc) et #AylanKurdi sont en tête des tendances sur Twitter ce jeudi-là. La photographie franchit bientôt les frontières du pays, sans rien perdre de sa puissance émotionnelle, malgré les distances qui la séparent des côtes turques. Les médias internationaux reprennent à leur tour cette image aussi choquante qu’emblématique, afin de s’assurer qu’aucun regard humain n’échappe à sa cruelle réalité.

 

 

Plusieurs clichés ont circulé tout au long de la journée et les jours qui ont suivi, mais l’un d’entre eux revient plus souvent que les autres (voir ci-dessous).

 

 

 

 

La photographie est brutale. La mer a recraché le cadavre de l’enfant. Il repose dans une position inconfortable, les vêtements gorgés d’une eau visqueuse, la face à demi plongé dans le sable, les vagues qui lui arrivent dessus semblent s’acharner à l’enterrer plus encore. On aimerait ne pas focaliser plus longtemps son regard sur le corps du garçon mais le rouge sanglant de son tee-shirt éclaire la scène comme un signal d’alerte. Alan n’est pas le seul acteur de l’image. Le policier derrière lui, dont on ne voit pas le visage et dont la posture exprime une certaine impuissance, semble incarné toutes les autorités incapables d’empêcher les enfants de mourir. Alan est couché, aplati tout en bas de l’image alors que lui est debout et prend toute la place sur le côté du cadre, pourtant ce n’est pas ce dernier qui domine la scène. Il est le spectateur d’un drame, au sein d’une composition photographiée par une tierce personne elle-même impuissante qui en la partageant à fait ressentir le même sentiment d’incapacité à chaque observateur, comme une mise en abyme, un écho ravageur.

 

 

Comme toute grande photo, celle-ci se verra analysé et interprété avec autant de variété que de personnes qui y furent confrontées. Certains y virent le symbole de l’inefficacité des institutions à trouver une issue humaine au drame migratoire, l’implacable conséquence des conflits des uns et des négligences des autres, les dommages collatéraux des politiques déshumanisantes menés dans le monde, d’autres y mêlèrent leurs propres craintes, celle d’imaginer leur propre enfant mourir en de telles circonstances, ou encore celle de se retrouver un jour en pareille situation, condamner à l’exil en risquant la vie de sa famille entière, d’autres enfin y suspectèrent une tentative de manipulation des masses, voire une mise en scène macabre (les pires rumeurs insinuaient que le cadavre trouvé un peu plus loin avait été déplacé là avec la complicité des autorités et de la photographe).

 

 

Mais ce que chacun constate sans contestation possible c’est qu’un enfant est mort. Une mort qui nous est jeté au visage comme un avertissement, comme pour dire « cette mort-ci, vous ne pourrez pas y échapper. Vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas. Et elle vous reviendra comme un réflexe à chaque fois que la mort d’autres enfants sera même seulement évoqué ».

 

 

En effet, difficile d’imaginer pire drame que la mort d’un enfant. La vie est sacrée du point de vue de tous les peuples et l’enfance est l’incarnation même de sa fragilité. Pourtant chaque jour des milliers d’enfants décèdent prématurément dans tous les lieux du monde. Les statistiques s’entassent qui concluent à une mortalité infantile toujours colossale, particulièrement parmi les populations les plus pauvres et affamées (qui d’ailleurs ne manquent pas non plus). Et même au sein de nations plus à la pointe en matière de santé et de protection de l’enfance, on ne compte plus les enfants morts des suites de coups, d’un accident de voiture ou de simples négligences irresponsables. En 2017, s’il existe encore de nombreuses maladies qui se moquent bien de l’âge des personnes sur lesquels elles s’abattent et qui continuent de causer la mort de nombreux enfants, la courbe de la mortalité infantile ne devrait onduler que sur la base de cette unique causalité. Or l’iconique mort d’Alan agit comme un douloureux rappel des efforts qu’il faut encore accomplir en la matière.

 

 

Risque pour un nouveau-né de mourir avant son cinquième anniversaire (sur 1000) - Source : INED

 

 

Une polémique a accompagné la viralité du cliché. Était-il vraiment nécessaire de montrer la mort de cet enfant ? Plusieurs voix se sont élevés pour dénoncer l’usage qui a été fait de cette photographie, particulièrement sur deux points : premièrement, dévoiler le cadavre d’un enfant, en ne préservant pas son anonymat pose un problème moral, surtout si les proches de la victime y sont confrontés malgré eux (ce qui, au vu de la notoriété du cliché, s’est forcément produit). Deuxièmement, la photo n’a certainement pas été exposé dans le seul but de révéler une tragédie au monde, certaines personnes ou médias l’ont véhiculé dans une démarche purement mercantile bien que tout le monde s’en défende.

 

 

Dans un souci de respect des victimes, j’ai choisi de censurer tout ou partie des visages des victimes sur les photos qui sont ici publiées. Toutefois, il m’apparaît comme primordial de ne surtout pas dissimuler la réalité de ce que les photos qui suivront hurlent sans discontinuer. On peut légitimement s’interroger sur les motivations qui ont animé leurs auteurs et ceux qui les ont massivement diffusés une fois en leur possession, mais tous ces clichés exposent sans fard la plus inadmissible conséquence de nos manœuvres insensibles, distantes, irresponsables, malveillantes et paresseuses. Aucune statistique, même colossale, aucun récit, aucun témoignage, aucun mot ne possède en lui la vérité explicite et froide d’une simple photographie, quand bien même elle serait mal cadrée, un peu sombre ou floue. D’autant qu’on ne peut nuancer l’ampleur émotionnelle que provoque la photographie à la faveur d’un timing que ne dévoile pas l’immobilisme de l’image. Un mort reste mort quelque soit le moment où on le fige sur pellicule.

 

 

On peut estimer qu’il est choquant de montrer des photos d’enfants sans vie mais c’est justement la réaction qui est attendue. Il est plutôt rassurant de voir qu’à chaque diffusion de cadavres juvéniles, des critiques pleuvent à n’en plus finir, c’est la marque d’une société qui réagit plutôt que de céder à l’habitude, plus animé par le moindre sentiment de révolte, de colère, de tristesse, d’accablement ou de malaise à la vision de ce qui existe de pire au monde. Dévoiler de telles photos (sans parler de vidéos) est une sorte d’ultime recours, de méthode infaillible pour susciter l’intérêt du plus grand nombre.Il ne s’agit pas de montrer pour la seule sensation, mais pour lutter, provoquer une saine rage à grande échelle, afin que tous ceux qui ont le pouvoir d’agir plus concrètement la ressentent comme une menace imminente et fasse en sorte qu’une telle chose ne se reproduise plus.

 

 

Le 6 avril 2017, le journal Libération titrait sur la mort de 74 civils syriens (92 selon les derniers chiffres), victimes d’une attaque chimique vraisemblablement commise par le régime lui-même. En couverture, un insupportable amas de corps d’enfants, livides, aux membres tordus et aux yeux écarquillés comme morts d’effroi. Si la rédaction a longuement hésité à publier cette photographie intenable (voir cet article expliquant leur choix éditorial), elle a finalement choisi de prendre ce risque en sachant pertinemment qu’un grand nombre de personnes la verrait, même partiellement entre deux autres journaux, saisie d’une terreur qu’ils n’ont pas vu venir. Car si la volonté est de susciter une émotion vive, il ne faut pas préparer le lecteur à la ressentir, « Quelque chose de terrible s’est produit, plus de détails en page 5 ». Non, il s’agit de brusquer l’observateur sans son consentement, oser le sortir de sa zone de confort l’espace de quelques secondes alors qu’il pensait juste acheter une baguette de pain ou son paquet de cigarettes quotidien. Puisque chacun parvient désormais à mastiquer sans discontinuer son repas du soir devant le théâtre funeste des informations de 20 h, il apparaît comme légitime que quelques journaux tente de secouer la masse quand cela est nécessaire… Le travail de journaliste ne se limite pas à rapporter les faits, il doit aussi transmettre ce qu’il a lui-même ressentis face à l’horreur d’une situation telle que celle susnommée.

 

 

 

 

Il y a un point rarement abordé quant à la question de ce qu’on doit faire des photographies d’enfants morts : pour une seule photo d’enfant mort comme celle d’Alan Kurdi, combien ne seront jamais aussi massivement démultipliés dans les médias et sur les réseaux sociaux ? Combien encore ne passeront même pas le cap de la diffusion, sur l’ensemble du travail quotidien des reporters-photographes, rejeté par leur rédaction car trop explicite, trop morbide, trop choquante ? Combien d’enfants plus nombreux encore mourront même dans un silence et un anonymat lamentable, quand chaque décès prématuré devrait provoquer une vague de hurlement ?

 

 

En réalité, nous autres occidentaux sommes relativement à l’abri de la violence meurtrière qui s’abat chaque jour loin de nos frontières. En cherchant un peu, la mort envahit des centaines de pages internet, comme ces enfants utilisés comme boucliers par des talibans visés par les bombardements de l’OTAN (Afghanistan, 2013), ces autres palestiniens, dommages collatéraux d'une lutte interminable, ceux-là encore qui meurent de faim par centaines au Yémen, en Somalie,…

 

 

 

 

La seule Syrie, est recouverte de cadavres juvéniles que tous les photographes sur place n’en peuvent plus d’immortaliser, le plus souvent en vain. Cette année, Abd Alkader Habak , un photographe freelance, a fait parler de lui après qu’une photo le montrant à genoux, vraisemblablement submergé par l’horreur de ce qu’il vient de vivre, a circulé sur le net. Au cœur de la zone de conflit, à quelques pas seulement des flammes, des ravages et de la mort sous sa forme la plus brutale, matérialisé par le vraisemblable cadavre d’un enfant gisant juste à côté, on devine la détresse qui envahit le photographe bien que ses hurlements ne nous soient épargnés. Quand ils reviennent de mission, les reporters de guerre ramènent avec eux des images mentales plus prégnantes que toutes photos qui prirent précédemment. Les psychiatres qui les reçoivent n’en connaissent aucun qui retourne à sa vie occidentale sans la moindre séquelle.

 

 

 

 

Finalement, les photos d’enfants, aussi insupportables soit-elles, ne font qu’effleurer la surface de drames dont l’ampleur émotionnelle nous ait probablement impossible à saisir tant ils diffèrent de ce que l’on vit dans notre confort, le plus souvent à quelques milliers de kilomètres de là. Tous ces enfants, en plus de mourir pour rien, disparaissent le plus souvent dans une indifférence invraisemblable. Alors quand leur corps sans vie parviennent à nos regards, ne les détournons pas, nous devons nous forcer à ce qu'ils ne soient pas oubliés...

 

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