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CHRONIQUES DU XXIème SIÈCLE

CHRONIQUES DU XXIème SIÈCLE


Trois aspects du complot - Partie 1 : L'influence

Publié par Renaud Cadrot sur 26 Juin 2017, 12:46pm

Catégories : #Dossier Complot

Ce texte est la première partie d’un dossier consacré au complotisme. Le concept de complot fut introduit dans la précédente chronique disponible ici.

 

 

Railler le complot ou le réduire à la seule manifestation paranoïaque d’une frange marginale de la population sont deux erreurs à ne pas surtout pas commettre. D’une part, il serait présomptueux de se considérer comme imperméable aux théories complotistes tant il est certain que chaque être humain en fait naturellement l’expérience au cours de sa vie, le plus souvent à tort, berné par nos instincts imprécis, mais aussi quelques fois à raison, quand alerté par quelques incohérences, notre cerveau soulève l’hypothèse de l’imposture. D’autre part, à l’exception des farces conspirationnistes capillotractées à base de lézards de l’espace ou de terres plates, la plupart des thèses complotistes sont à prendre au sérieux soit par l’influence néfaste qu’elles exercent sur ceux qui adhèrent à leurs formes les plus malignes, soit par les divergences qu’elles engendrent dans la vision du monde de chacun, soit, enfin, par leurs plus rares validations et les conséquences qui en résultent.

 

 

Aucune chronique ne sera consacrer aux théories farfelues qui pullulent et restent (heureusement ou non) majoritaires sur les internets. Pléthores de sites les recensent et les démontent avec méthode, comme le célèbre Hoaxbuster, un parmi d’autres pourfendeurs de canulars, rumeurs et tentatives de désinformation qui trop souvent parviennent à capter l’attention des internautes les plus crédules ou des médias les plus racoleurs.

 

 

Cependant, les trois aspects du complotisme susnommés méritent qu’on s’y attarde plus amplement. Le premier cité s’interroge sur l’influence qu’exerce le complot sur les foules et surtout l’outil puissant qu’il représente pour toute personne ou groupement prêt à déployer n’importe quelle entourloupe pour rameuter un maximum de monde à sa cause. La théorie du complot, utilisée à mauvais escient, est une méthode d’autant plus efficace qu’elle manipule l’esprit justement en se présentant comme un remède aux manipulations quotidiennes qu’elle est censée combattre. En somme, la main qui nous est tendue pour nous extirper des manœuvres frauduleuses de la société est en réalité celle qui manie les fils….

 

 

L’influence intérieure

 

 

La première entité dont il faut se méfier dès lors qu’elle soulève l’hypothèse complotiste, n’est autre que notre propre cerveau.

 

 

Dans le précédent texte, nous avions mis en lumière les biais cognitifs, ces pièges de l’esprit qui trompent sans aucun mal notre logique dans de nombreuses situations, de la même manière que des superstitions ou des émotions personnelles nous guident très souvent à faire des choix dénués de rationalité. La perception que l’on se fait du monde, de la société, de son fonctionnement, participe également à biaiser notre jugement quant à la crédibilité de certaines théories complotistes.

 

 

 

 

La croyance populaire en une élite mystérieuse qui se réunirait régulièrement pour décider du sort de l’humanité entière fait preuve d’une connaissance très lacunaire des mécanismes et enjeux complexes qui régissent réellement le monde. Premièrement, il est impossible qu’un unique réseau composé de quelques têtes penseuses gouverne le monde au point d’avoir un contrôle total sur toutes les décisions, voire, selon les théories les plus extrêmes, les événements à venir. La hiérarchie mondiale n’est pas structurée à la manière d’un château de cartes où une poignée d’humains, au sommet ,aurait la mainmise sur tous les autres. Même les personnalités les plus influentes du monde doivent répondre aux exigences d’autres éminences. Aucune personne sur Terre n’occupe une fonction qui n’exige d’en répondre à personne. La question de la répartition des pouvoirs dans le monde du XXIème siècle mériterait un texte à part entière, tant elle est aussi essentielle dans la compréhension du monde que n’est déformée l’image qu’elle renvoie.

 

 

Deuxièmement, qu’il existe des lobbies puissants qui impactent sur les orientations politiques, économiques et sociétales n’a de toute façon rien d’un fantasme puisque l’actualité révèle chaque jour son lot de fraudes, de copinages, de bidouillages douteux dans toutes les institutions mondiales, gangrenées par de vieux trafics d’influence persistants contre lesquels s’oppose une résistance bien peu efficace. Dans un monde dominé par l’argent et le pouvoir où il est bien assez de raison de se scandaliser, quel besoin d’aller imaginer des Illuminati pour expliquer la marche du monde ? Pourquoi croire à la mainmise d’un petit groupe aussi autoritaire que dissimulé du regard du monde quand il n’est de secret pour personne que 1 % de la population mondiale est plus riche que les 99 % restants. Il n’est guère besoin de cette élite agissante qui n’a de vertu que son caractère mystérieux, la puissance s’exerce déjà sans elle.

 

 

Le monde selon la théorie Illuminati

 

 

Penser la mécanique des sociétés humaines comme une lutte manichéenne entre une fraction infime et puissante et le reste de l’humanité, réduite à la manipulation et à l’esclavage quotidien révèle probablement d’un besoin de simplifier le monde. Dans cette configuration, la réalité devient soudain bien plus simple, explicable, instinctive. Des siècles passés à se raconter des histoires, des contes oraux que l’on s’échangeait déjà au coin du feu il y a des millénaires jusqu’aux blockbusters les plus récents, tous empreints de luttes simplistes entre des héros et des incarnations du mal. Cette structure narrative a certainement façonné autant notre morale que notre perception du monde, lui insufflant à la fois ordre, justice et sens quand la réalité instable des interactions humaines est dénuée de la moindre attention.

 

Aussi, perdu dans l’anonymat d’un système qui nous dépasse, si complexe que même les esprits les plus érudits et avertis ont toutes les difficultés du monde à en appréhender tous les rouages, il peut paraître comme salutaire de s’accrocher à une thèse si limpide et instinctive qu’elle est accessible à la compréhension du commun des mortels. L’illumination, finalement aveuglante, que provoque la soudaine clarté du monde, peut s’accompagner d’un sentiment plus illusoire encore : celui d’appartenir à une minorité éclairée. Quand la croyance en une élite secrètement décisionnaire vous consacre membre d’une élite secrètement consciente…

 

 

C’est enfin le rejet d’une société, d’un système qui pousse de nombreuses personnes dans les bras réconfortant d’une réalité alternative, si injuste et inhumaine qu’elle conforte l’idée désastreuse qu’on se fait d’un monde qu’on subit. C’est ce dernier point qui est le plus néfaste pour ceux qui en sont inconsciemment victimes puisque c’est celui dont sont conscients les vendeurs de complots les plus habiles.

 

 

L’influence extérieure

 

 

Durant la dernière campagne présidentielle, le candidat du parti républicain, François Fillon, fut suspecté d’utiliser l’argent public afin d’en arroser abondement un peu trop de membres de sa famille, sous couvert d’emplois au pires fictifs, au mieux dispensables. Pour se défendre, il invoqua la thèse conspirationniste en dénonçant l’existence d’un « cabinet noir » secret téléguidé par l’Élysée qui n’avait d’autre but que de le faire tomber, afin qu’il ne puisse accéder à la fonction présidentielle. Pour appuyer sa théorie, il affirmait qu’un livre d’investigation écrit par deux journalistes du Canard Enchaîné confirmait l’existence de ce fameux cabinet. Interrogé sur le sujet, l’un des auteurs contesta les propos du candidat en citant l’extrait concerné qui ne contenait effectivement aucune forme de preuve de la réalité d’une cellule secrète...

 

 

 

 

Le complot est un couteau suisse puissant pour tout communiquant assez adroit pour s’en servir. Détourner l’attention de l’opinion, désigner une élite agissante et se présenter comme victime de celle-ci, se déclarer hostile à la toute-puissance du « système » médiatico-bobo-capitalo-gaucho-coco et autres associations aléatoires, puis se positionner comme l’incarnation de l’antisystème, se mettre au niveau du peuple en se distinguant de cette main agissante qui gouverne tout en haut, dévoiler la Vérité sur les coulisses du pouvoir, une réalité alternative qu’on est le seul à oser jeter à la face du monde, dans un élan de courage désintéressé. Pour toutes ces raisons, l’appel au complot se justifie.

 

 

D’autant que l’on peut bien se faire démasquer par quelques auditeurs à l’esprit critique affûté, dès lors que l’on a réussi à distiller le doute dans la tête d’un certain nombre de possibles adhérents, militants, électeurs, clients, on sait que tous n’iront pas vérifier la véracité de ce qui fut affirmé. L’outil complotiste est en ce sens assez semblable à la propagande puisqu’il s’agit de déformer la réalité pour l’ajuster à notre cause. Les deux méthodes sont même très complémentaires et leur combinaison est d’une efficacité redoutable.

 

 

De Donald Trump qui déclare que le climat est une invention chinoise aux recruteurs de Daesh qui décrivent une conspiration dirigée contre l’Islam pour mieux embrigader la jeunesse qu’ils convoitent, alimenter la machine à douter ne nécessite qu’un peu d’aplomb et d’imagination. On ne demandera que rarement d’apporter des preuves à ce qui est dit puisque la seule affirmation enrichie d’un caractère révélateur n’ambitionne pas de convaincre les plus avertis, mais de finir de persuader ceux qui avaient déjà quelques doutes en les ralliant à la cause.

 

 

Le complotisme est à ce point pernicieux qu’il en devient irréfutable aux yeux des plus convaincus dans le sens où chaque preuves exposée, chaque témoignage qui vont à l’encontre de la thèse peuvent être rejetés comme falsifications, mensonges, autant de tentatives maladroites de manipulations qui, d’une part se cogneront aux certitudes du croyant, mais le conforteront peut-être plus encore dans l’idée que sa connaissance d’une réalité alternative l’expose aux arguments de quelques missionnaires soumis au Système.

 

 

De la même manière que la foi en un Dieu créateur et tout-puissant, la croyance inébranlable en une thèse conspirationniste est à impossible à infirmer puisque impossible à complètement exclure. En effet, même si les preuves s’accumulent, il demeure une chance infime que le monde est effectivement régis par une divinité ou une élite qui tire toutes les ficelles. Précisons qu’il n’est pas question ici de dire que complot = religion. Toutefois, les méthodes d’embrigadement que soulève la théorie du complot sont assez semblables à celles qui servent la cause des sectes les plus nuisibles : communautarisme exacerbé, sentiments d’appartenance à un groupe restreint, d’importance par rapport au reste d’un monde ignorant dont on doit se couper, de persécution quand ce dernier tente de lutter contre ce en quoi l’on croit, vision d’une société manichéenne véhiculée au travers d’une mythologie présentée comme la véritable voie à suivre, comme la seule cause juste,...

 

 

Le piège du sectarisme est de se présenter comme seule vérité qui vaille d’être entendue, le reste n’étant que manipulations d’un monde gangrené par la force d’une élite malveillante. C’est ainsi que des pseudos gourous vendent chaque année pléthores d’ouvrages, remplissent des salles de conférences, prêchent une bonne parole biaisée à un public captivé, désignant comme ennemi à abattre communauté scientifique, laboratoires pharmaceutiques, toute institution prétendument obscure et assoiffée d’argent dont les seuls buts sont soit de rendre volontairement malade la population, soit d’omettre les dangers potentiels d’un traitement, ou encore de créer des maladies de toutes pièces pour écouler des stocks de médicaments extrêmement onéreux.

 

 

Exemples de livres anti vaccination trouvé en deux clics sur Google

 

 

Des théories sur l’inexistence du virus du Sida, la dangerosité des traitements contre le cancer ou des vaccins, la supposée complicité mercantile des médecins et des laboratoires, poussent chaque jour de plus en plus de gens à se méfier de la médecine traditionnel, voire à s’en extraire préférant se soigner par des formes alternatives, souvent recommandées par les auteurs susnommés. Si on assiste, par exemple, à une augmentation des cas de rougeoles dans plusieurs pays occidentaux, c’est parce qu’un nombre non négligeable de parents ont crû plus prudent de cesser de vacciner leurs enfants, après s’en être laissé convaincre par quelques « experts » mal avisés, voire, mal attentionnés.

 

 

Ce n’est pas par le seul effet de mode que la théorie du complot s’immisce dans tous les sujets de société, qu’elle conteste toutes les certitudes que l’humanité a peaufiné au fil des siècles (historiques, scientifiques, médicales, économiques, morales,…) ou encore qu’elle s’agite comme un réflexe à la moindre actualité. Les communicants peu scrupuleux, du politicien avide de pouvoir au publicitaire sans inspiration, en passant par les polémistes et négationnistes de tous poils, ont su capter l’air du temps et voir dans l’attrait du complot un outil puissant et rassembleur qui ne réclame qu’un peu d’imagination.

 

 

Au cœur de ce siècle où la parole, les données et les informations abondent, s’échangent, se percutent, se contredisent, en tous sens, les complots virevoltent et profitent du chaos ambiant pour revendiquer leur légitimité. Il suffit d’un lien parmi les nombreux partages Facebook, d’un renvoie hypertexte sur un site peu rigoureux, pour que s’ouvre à vous la porte de la contre-vérité. Il ne s’agit pas de tout rejeter en bloc, gardez seulement à l’esprit qu’il ne faut pas croire une seule source d’information, quoi qu’elle dévoile ou conteste. Pensez à croiser vos sources, vérifiez les données, les témoignages, les statistiques qu’on vous jette en guise de preuve, surtout si rien n’est dit sur leur provenance, repérez les failles dans l’argumentaire, les possibles biais de jugements, cherchez l’origine des images qui illustrent le texte,… Vous n’êtes pas obligé d’appliquer tous ces conseils, souvent une simple recherche Google suffit à détruire une théorie mal ficelée.

 

 

Gardez surtout en tête que qui que vous soyez, qu’importe votre sexe, âge, statut, profession et caractère, vous restez un être inévitablement influençable qui se croit trop souvent à l’abri de toute tentative de manipulation. C’est justement le premier écueil dont profitent les plus habiles truqueurs de vérité...

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