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CHRONIQUES DU XXIème SIÈCLE

CHRONIQUES DU XXIème SIÈCLE


Mots du siècle (4) – Complot

Publié par Renaud Cadrot sur 16 Juin 2017, 15:36pm

Catégories : #Mots du siècle

- COMPLOT, nom masculin.

 

  • Dessein secret, concerté entre plusieurs personnes, avec l'intention de nuire à l'autorité d'un personnage public ou d'une institution, éventuellement d'attenter à sa vie ou à sa sûreté.

    Exemple : Tramer un complot (contre qqn).

 

 

La quasi-totalité de l’actualité internationale, qu’elle traite des sujets les plus déterminants aux plus anecdotiques est immédiatement analysé, décortiquée, commentée et interprétée par des milliers de journalistes, experts et amateurs partout dans le monde. La réalité unique d’un événement est ainsi retransmise sous différentes formes dans les médias mondiaux et sur internet, de sa représentation la plus brute et objective, à celle dénaturée par les divers filtres biaisés que celui qui la traite lui applique. C’est ainsi qu’un simple incident peut être simplement relayé en tant que tel, amoindris par certains, exagéré par d’autres, voire accusé de tromperie manifeste par certains observateurs prétendument éclairés. Il n’est plus guère d’actualité qui se déroule sans que l’on perçoive dans son ombre les contours d’un possible complot. Réflexe générationnel, piège à gogo ou, pourquoi pas, vérité prête à éclater à la face du monde, tentative d’explication du phénomène complotiste qui a pris une ampleur inédite au cours de notre siècle.

 

 

Lorsque l’on regarde la courbe des recherches Google qui font mention au « complot » en France, on voit se dessiner très nettement quelques pics en mai 2011, janvier et novembre 2015 et juillet 2016, soit aux dates du scandale du Sofitel et des attentats parisiens et niçois. Selon un sondage Science et Vie/Harris en 2016, 17 % des français pensent que le réchauffement climatique est une pure invention, 51 % que la princesse Diana a été assassiné ou encore 33 % que l’économie mondiale est dirigée par une société secrète (plus de détails ci-dessous). La croyance ou l’intérêt quant-aux théories du complot ne se limitent pas aux frontières françaises : en Afrique, une théorie complotiste circule abondamment accusant les chinois de produire du riz à base de plastique. Ces mêmes chinois croient, pour une frange de la population non négligeable, qu’Hillary Clinton a fait assassiner ses opposants pendant la campagne américaine. Et aux États-Unis, justement, patrie des « alternative facts », des créationnistes et des climato-sceptiques, pas un fait d’actualité n’échappe à l’imaginaire conspirationniste. 

 

 

 

Bref historique

 

 

Le concept même de « théorie du complot » est sujet à une théorie du complot accusant la CIA d’être à l’origine de l’expression dans les années 60, dans le but de ridiculiser toute contestation des versions officielles provenant du peuple américain. En réalité, on soupçonne de conspiration toute institution ou autorité depuis que l’humanité a commencé à se hiérarchiser. L’une des plus anciennes théories du complot reconnue comme telle s’est développé au lendemain de la Révolution française lorsqu’un abbé a émis l’hypothèse que le soulèvement populaire qui a conduit à la révolution avait été orchestré en coulisses par les francs maçons dans le but de renverser le pouvoir catholique. Déjà tous les ingrédients des complots modernes sont présents dans la thèse entre entité puissante et secrète, machination pernicieuse ou histoire falsifiée.

 

 

Un autre épisode fondateur du conspirationnisme est la rédaction puis la diffusion du Protocoles des sages de Sion au début du XXème siècle dans l’empire russe, puis plus largement en Europe. Ce faux document, rédigé par un ancien agent provocateur des services secrets russes, prétendait retranscrire les comptes-rendus de réunions tenues secrètes par une coalition juive/franc-maçonne qui aspirait à dominer le monde. Le texte (dont vous trouverez une traduction ici) devient rapidement l’un des piliers de la cause antijuive, Adolf Hitler le citant même explicitement dans son propre livre Mein Kampf

 

 

Affiche de propagande antijuive 

 

Deux facettes du complot

 

 

La croyance en une entité dominante qui tire secrètement les ficelles du monde sous la forme d’un complot juif, franc-maçon, illuminati, ou pire encore, reptilien, alimente les fantasmes de théoriciens en herbe persuadés d’avoir repéré la main dominante derrière le rideau des illusions à chaque fois que l’actualité laisse la place au doute. Toutefois, les hypothèses alternatives soulevées par quelques esprits trop éclairés restes pour la plupart dans l’ombre de la marche officielle de l’Histoire et sont mêmes souvent massivement rejetés par la majorité de l’opinion publique.

 

 

On peut très légitimement penser que certains passages de notre histoire récente, qui font consensus dans leur forme actuelle, présentent quelques zones d’ombre suspectes qui méritent parfois une contre-analyse. On peut également rappeler que plusieurs hypothèses conspirationnistes ont par le passé démontré leur exactitude et sont désormais reconnues et admises par l’essentiel de la population mondiale : les dissimulations volontaires sur le risque lié au tabac par les industriels du secteur, le Watergate, la surveillance électronique de masse révélée par Snowden, le scandale des vrai-fausses armes de destruction massive en Irak, le rôle joué par la CIA dans le coup d’état iranien en 1953 (on notera la riche participation états-unienne à cette liste non exhaustive mais on y reviendra plus tard…). Soulever l’hypothèse d’un complot n’est pas forcément synonyme de déséquilibre mental ou d’une volonté de désinformer. Il est même probable que certaines théories actuellement raillées pour leur aspect complotiste recèlent en fait un fond de vérité. Le militant Frank Lepage exprime très bien cette idée en ces mots : « Il y a deux erreurs commises à propos de la théorie du complot : celle d’en voir partout et celle d’en voir nulle part ».

 

 

Dès lors, comment faire la distinction entre complot potentiel et complot improbable ? Passé les théories les plus invraisemblables, impliquant extraterrestres et autres bizarreries reptiliennes, il n’est pas toujours aisé de faire le tri parmi les milliers de « vérités cachés » quotidiennement balancées à la face du monde.

 

 

 

Petit inventaire des complots malhabiles

 

 

D’une part les théories qui pointent du doigt une communauté en particulier comme responsable caché de la plupart des maux de la Terre du type « domination juive » ou « grand remplacement » (processus de substitution de la population blanche française par une immigration d’origine musulmane) sont à bannir puisqu’elles servent toujours un discours discriminant. D’une manière plus générale, toutes les révélations qui nécessitent de revoir l’intégralité des manuels d’histoire par l’ampleur des relectures qu’elles supposent, tout en traînant dans la boue l’intégralité de la profession historique, coupable de mensonges éhontés depuis toujours, ne méritent peut-être pas qu’on s’y attarde davantage.

 

 

Tout aussi peu subtiles, les théories qui s’en prennent cette fois aux institutions scientifiques ou médicales, les accusant également de tromper la masse, comme la récente conspiration autour de la question du vaccin. Ces théories ont le gros défaut de s’en prendre à des personnes infiniment plus renseignées sur le sujet qu’elle dénonce et qui démontent sans mal chaque point soulevé avec la facilité d’un mathématicien face à une table de multiplication.

 

 

Il y a également les thèses complotistes qui apparaissent comme un réflexe à la suite du moindre fait d’actualité un tant soit peu marquant, présentant un corpus de pseudos preuves compromettantes censées soutenir dans un équilibre incertain lesdites théories. Quand on sait le temps qu’il faut pour comprendre tous les ressorts et les enjeux qu’implique tout événement d’actualité, comment une théorie échafaudée à la va-vite seulement quelques heures après le fait et se basant sur les premières images diffusées pourrait dévoiler toute la vérité sur l’affaire ? (cf. Images du siècle du mois de janvier).

 

 

Nous pourrions enfin citer toute théorie dont les arguments se basent sur nos perceptions humaines imparfaites à saisir la réalité du monde. Ce qu’on appelle biais cognitifs sont toutes les formes de pensée dont la logique est incorrecte mais que l’on perçoit pourtant comme valides. La science a permis de mettre en lumière des dizaines de ces biais comme celui dit de proportion : c’est-à-dire la croyance que les grandes conséquences sont forcément provoquées par des grandes causes, comme dans le cas du décès de la princesse Diana qui ne pouvait être l’œuvre que d’une machination et non pas d’un banal accident. Le biais de confirmation, lui, est la fâcheuse manie de ne garder que les preuves qui vont dans le sens de notre argumentation, rejetant ainsi toutes celles qui la contredisent. On peut aussi citer le biais d’anxiété qui répond à un besoin de reprendre le contrôle de la situation en cas de stress intense. Celui-ci explique assez bien ce besoin de structurer des scénarios pour s’expliquer les raisons d’un incident soudain. Tous ces bugs de l’inconscient dont nous sommes tous plus ou moins esclaves, sont autant de pièges de l’esprit dont se nourrit goulûment les théories du complot.

 

 

La version française ici

 

 

Ce qui interroge c’est que nos cerveaux fonctionnent de la même manière que ceux de nos descendants, la méfiance quant aux institutions est une constante historique et la société, si elle n’a pas toujours été aussi complexe qu’aujourd’hui, laisse depuis toujours la place aux spéculations sur les véritables rouages qui s’activent dans les coulisses du pouvoir. Dès lors, qu’est-ce qui fait que le complot prend autant de place dans notre siècle ?

 

 

Deux visions du monde

 

 

La raison la plus évidente est l’émergence puis l’omniprésence du média internet dans le monde. La parole humaine libérée et amplifiée par la facilité des échanges propre au réseau internet a permis à chacun d’exprimer son talent et ses opinions. Tout être humain, même parmi les plus isolés, peut sans aucun mal partager son avis sur l’un ou l’autre sujet et trouver une dizaine, voire une centaine d’internautes pour le lire, le commenter voire le partager plus largement. Là où autrefois seules quelques institutions médiatiques relayaient une information au travers de la télévision, la radio ou la presse écrite, cette même info, tout juste concrétisée est immédiatement accessible puisque tout le monde est potentiellement journaliste avec pour seuls outils un smartphone, un bon réseau et la dextérité de ses doigts. Les vrais journalistes n’ont d’autres choix que de précipiter eux aussi la diffusion des informations qui leur parviennent d’autant que le secteur est devenu très concurrentiel. Une même actualité est à présent mille fois partagée, telle qu’elle, sans traitement, ni recul. L’urgence de l’information amoindrit sa pertinence tout en multipliant les sources dont la plupart sont à peine recommandables.

 

 

En France, la presse immédiate, celle des chaînes d’info en continue en tête, participe activement à tirer la qualité vers le bas. Ajouté à l’empressement, une dose de sensationnalisme, ainsi qu’une pointe de laxisme, le résultat ne peut qu’être mauvais. Même une personne sans connaissance des techniques de journalisme peut sans mal se rendre compte que la tambouille quotidienne qu’on lui sert est indigne de confiance. Si cette même personne se renseigne un peu et s’aperçoit que la majorité des médias français sont possédés par des industriels dont le secteur d’activité principal n’implique pas d’informer mais de vendre, il n’y aura rien de surprenant à ce que sa méfiance à l’égard des médias s’accroisse au point qu’il recherche des alternatives informatives là où il est le plus simple et le moins cher d’en trouver : internet. Et lorsque enfin elle tombe sur un site qui lui crie que les médias la trompe depuis toujours et que c’est ici qu’est exposée l’actualité sous sa forme la plus véridique, il est probable que sa quête s’achève là-dessus…

 

 

 

Les contre-vérités, les discours volontairement à contre-courant, à rebrousse poil de la bien-pensance, assumés comme politiquement incorrectes, tout ce vocabulaire très actuel verbalise ce besoin de rejeter non plus seulement les élites, ceux qui nous gouvernent, mais tout un système de pensée, héritier du siècle dernier. On se rend compte que les complots, les fameux faits alternatifs sont au centre d’une lutte plus vaste entre deux visions du monde, celle officielle, émise par les institutions et la presse historique, et celle à contre-courant qui accuse la première entité de mal informer son public, voire de biaiser son jugement ou de lui mentir ouvertement et qui propose une autre approche de la réalité. Une hypothèse conspirationniste n’est pas seulement le rejet de la version officielle, c’est aussi celui de ceux qui diffusent et reconnaissent cette interprétation comme véritable. (ce point en particulier fera l’objet d’une chronique à venir dans les semaines à venir)

 

 

Cette situation incombe autant aux tenants de la version officielle que ceux qui la combattent. Les uns semblent se complaire dans un système informatif médiocre et vieillissant, qui contente davantage les annonceurs que l’énorme audience qu’ils captent quotidiennement. L’autre récupère une partie de ce public bafoué en lui proposant non pas un contenu de qualité supérieure mais une information biaisée dont le but est est en réalité militant.

 

 

Rendez-vous la semaine prochaine pour comprendre plus en détails quels sont les différents aspects et usages du complotisme au XXIème siècle...

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