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CHRONIQUES DU XXIème SIÈCLE

CHRONIQUES DU XXIème SIÈCLE


Les lieux désertés au XXIème siècle (partie 2) - Le cas Fukushima

Publié par Renaud Cadrot sur 8 Juin 2017, 15:55pm

Catégories : #Effets secondaires

Lorsque j’ai écrit la première partie de ce texte, je souhaitais faire un inventaire des lieux désertés les plus emblématiques du siècle. La première chronique était consacrée aux endroits que des désastres économiques ont vidés, la seconde devait se concentrer sur les raisons catastrophiques, qu’elles soient de causes naturelles ou humaines. Mais en me documentant sur Fukushima, je me suis rendu compte que ce seul cas nécessite un texte entier pour le traiter. C’est pourquoi le présent texte se consacrera uniquement à ce sujet.

 

 

Pour lire la partie 1, cliquez ici.

 

 

Le Japon est une cicatrice béante qui ne cesse jamais vraiment de palpiter sur la surface terrestre. Situé au carrefour de quatre plaques tectoniques, boursouflé de dizaines de volcans insomniaques et complètement cerné par la mer, l’archipel nippon est habitué à subir les caprices de la planète. Sa population abondante et millénaire, démontre qu’on peut très bien vivre sur cet ensemble d’îles dès lors qu’on se résigne à régulièrement remplacer les tuiles qui s’effondrent des toits. Et si le pays est jusqu’alors le seul à avoir survécu au lâcher de deux bombes atomiques, les trois incidents majeurs qui se sont succédé à partir du 11 mars 2011, l’ont pour une fois poussé à abandonner des parcelles entières de ses terres...

 

 

Le calendrier reste indéfiniment bloqué sur la page du mois de mars 2011. La maison est pleine d’une absence que les moustiques et les rats ne sont pas parvenu à combler. Tout est resté en place, comme si les gens allaient revenir dans l’heure après s’être enfuis précipitamment. Sur la table, un journal est demeuré ouvert près d’un verre dont le contenu n’est plus qu’un amas séché tout au fond. La porte est entrouverte, personne n’a même pris la peine de la verrouiller, c’est dire la panique qui devait animer les propriétaires au moment de s’enfuir. Pourtant rien n’a disparu, même les pillards ont déserté.

 

 

Dans les habitations voisines, on constate le même théâtre sinistre. Dehors, les rues s’amoindrissent à mesure que la végétation les envahie. Les herbes folles courent libres sur le bitume sans que le moindre talon ne vienne y tracer un chemin. Des voitures de toutes sortes, des magasins remplis d’aliments et de produits de consommation divers ont également été abandonné à la hâte. Après 6 années à ne plus servir, les véhicules, les entreprises, les biens publics sont tout au plus des ruines qui témoignent du drame qui s’est joué ici comme dans des dizaines d’autres villes japonaises en mars 2011.

 

 

 

Triptyque catastrophique

 

 

La ville côtière de Minamisōma est l’un des lieux les plus touchés par la série de catastrophes qui s’est abattu sur le Japon ce mois-là. Le 11 mars vers 15h, un séisme de magnitude 9 a fait trembler tout l’archipel au point de le déplacer en entier sur deux bons mètres. Ce fut l’un des tremblements de terre les plus puissants depuis 1900 mais les japonais et leurs infrastructures y étaient préparés puisqu’on ne recensa que peu de dégâts matériels et de morts au bout des 4 minutes d’une agitation qui fut ressenti jusqu’en Chine.

 

 

En revanche, les mouvements de plaques responsables du séisme à quelque 130 km des côtes les plus proches engendrèrent une vague gigantesque et violente qui se précipita sur 600 km de plages japonaises moins d’une heure plus tard. Les quelques pauvres digues disséminées çà et là furent englouties sans mal par la puissance du tsunami qui submergea jusqu’à 10 km de terres, emmenant sur son passage les véhicules, les bateaux et les maisons les moins bien ancrés. Les nombreuses vidéos amateurs qui circulent sur internet témoignent du caractère irrésistible de la vague, dont la violence arrache sans mal du sol tout ce que l’humain y a fondé, et de l’entraîner dans son torrent noir puis de l’éparpiller un peu plus loin sur d’autres édifications. Les vies de 15000 personnes furent également emportées par le tsunami malgré les alertes lancées par les autorités.

 

 

Une fois que la mer se replia sur elle-même et qu’elle repris son calme initial, la majeure partie des côtes Est japonaises demeurait à reconstruire. L’archipel connaît deux tsunamis par siècle en moyenne, le temps que deux ou trois générations remplacent celles qui se souviennent et recommencent à construire des villes à deux pas de la mer. Là encore, une fois les millions de débris et de corps évacués, on pensa déjà à rebâtir une nouvelle vie sur le sol encore humide mais il faudra  beaucoup d’années et de patience pour que la majeure partie de la population qui a déserté considère la plage comme une source d’apaisement plutôt qu’un péril ponctuel.

 

Ville de Kesennuma quelques heures après le tsunami puis 5 ans plus tard

 

Mais malgré l’hécatombe humaine, l’ampleur des dégâts, les coûts faramineux des travaux de reconstruction et même la peur, le Japon reviendra vivre sur ses terres ; la désertion n’est pas dans ses gènes. C’est en fait le dernier acte du triptyque catastrophique qui risque d’éloigner durablement les êtres humains de leur foyer.

 

 

Parmi les quatre centrales nucléaires directement touchée par le séisme puis le tsunami, celle de Fukushima Daiichi dévoila les failles de son architecture. Si les six réacteurs qui la composaient ont plutôt bien survécu aux secousses, les digues sensées les protéger d’un éventuel raz-de-marée n’ont rien retenu des millions de mètres cubes d’eau qui se sont abattu sur eux. La mer s’est engouffré sans mal dans les sous-sols de la centrale, noyant les générateurs de secours et privant le secteur d’électricité. Malgré la présence d’une cinquantaine d’opérateurs restés sur place dans l’espoir de reprendre le contrôle de la centrale, les réacteurs privés d’’eau de refroidissement ont surchauffé et sont monté en pression au point que trois d’entre eux finirent par exploser dans les jours qui suivirent le tsunami. La production radioactive ainsi libérée, fut emportée par le vent et la mer, contaminant toute la zone alentour sur des dizaines de kilomètres.

 

Persistance radioactive et obstination humaine

 

 

La population fut évacuée dans un rayon de 30 km autour de la centrale. 160000 personnes auraient quitté la zone au total, soit l’équivalent d’une ville comme Grenoble. 160000 habitants qui du jour au lendemain ont littéralement abandonné leurs maisons, leur lieu de travail et leurs activités diverses, laissant pour la plupart en plan ce qu’il faisait dès l’instant où l’alerte fut lancée. Des centaines de voitures garées précipitamment sur la chaussée, des milliers de lieux de vies transformés en tableaux macabres et silencieux. Comme à Minamisōma, des villes entières ne sont désormais habité que par des rats opportunistes et une végétation victorieuse.

 

 

La radioactivité y est partout présente bien qu’invisible et inodore. Elle a contaminé les sols, les eaux, les rues, les habitations, les plantes. Le moindre pétale de fleur de cerisier, symbole de renouveau et de beauté éphémère est en fait imprégné d’une irradiation visqueuse que seules des dizaines d’années pourront parfaitement éradiquer.

 

 

Le gouvernement, désireux qu’une majorité de réfugiés retrouvent une situation décente, a entrepris de décontaminer certaines villes abandonnées afin que les anciens habitants puissent les faire revivre comme autrefois. C’est ainsi que des centaines d’hommes sont engagés à nettoyer chaque parcelle de bitume, chaque mur, chaque coin de rue dans le but d’abaisser la radioactivité à un niveau acceptable. Les sols sont allégés d’une couche de terre de quelques centimètres qu’on entasse ensuite dans d’énormes sacs, stockés plus loin en qualité de déchet radioactif. Les forêts et les montagnes alentour, pleines d’une nature peu encline à se faire nettoyer avec la même facilité que la géométrie plus souple des constructions humaines, resteront telle qu’elle jusqu’à ce que le temps ait fini d’absorber les dernières particules irradiées.

 

 

Les autorités ont aussi élevé le niveau de radioactivité que peut subir un être humain sur une année, sans risques pour sa constitution, de 1 millisievert à 20 (soit autant que le seuil jusqu’alors prévu pour les opérateurs de centrales nucléaires) afin que la zone d’évacuation soit réduite à moins de 20 km autour de la centrale et que les familles viennent peu à peu repeupler des zones laissés à l’abandon.

 

 

La question est de savoir s’il faut revenir. En l’espace de six ans, de nombreuses familles ont fait le deuil d’un foyer qui n’est de toute façon plus exactement le même que celui qu’ils ont quitté. Au-delà des nécessaires travaux de rénovation qu’il faudra mettre en place pour éliminer toute trace de moisissure et de rouille, il s’agira d’accepter de revenir dans un endroit que l’on a précédemment fui dans la panique, accepter de jeter tout ce qu’on a déjà eu du mal à abandonner des années plus tôt, accepter de reprendre le cours d’un temps qui ne s’est pas seulement arrêté mais qui a asséché, dégradé, pourri tout ce qui le contenait, comme revivre après des années d’une mort physique, dans un corps en putréfaction.

 

 

Et quand bien même la maison serait remise à neuf, la pelouse fraîchement tondue, le nom sur la boîte aux lettres actualisé, que faire des maisons voisines où les gens n’ont pas voulu revenir, des commerces toujours en quête d’un éventuel repreneur, des infrastructures accusant un retard invraisemblable sur le reste du pays. Les milliards de yens annuellement dépensés pour remettre en ordre des lieux de toute façon pollués à l’échelle du siècle sont-ils bien utilisés quand on pourrait baliser la zone d’un mur épais avec pour unique indication « ne pas ouvrir avant 100 ans » ? Est-il bien sain de partir, mourir un peu et revenir pour mourir plus encore ?

 

 

Des spécialistes estiment que le corps humain ne risque rien tant qu’il n’est pas exposé à plus de 100 millisieverts à l’année, mais que penser d’études dont les seuls travaux s’appuient exclusivement sur le passif de Tchernobyl ? D’autant qu’aujourd’hui encore des européens continuent à mourir de cancers, sans même que l’on puisse déterminer quelle proportion on doit à la plus grande catastrophe nucléaire de l’histoire. « Nous avons du mal à appréhender le nombre de morts que ce type d’événement entraîne. Près de 30 ans après Tchernobyl, toutes les victimes de cet accident ne sont même pas encore nés » déclare Ulrich Beck, sociologue allemand dans le documentaire « Le monde après Fukushima » (Arte, 2016). Les ruines encore fumantes de la centrale de Fukushima donnent encore beaucoup de travail aux milliers d’ouvriers qui chaque jour s’activent à la démanteler. De l’eau contaminée qui s’y échappait au moment du drame se déverse toujours dans la mer. En février de cette année, une caméra envoyée en zone de confinement dans l’un des réacteurs de la centrale a détecté un taux record de radiation à 530 sieverts, un niveau auquel un organisme humain ne survivrait pas plus de quelques minutes...

 

 

Alors que des gens reviennent peu à peu repeupler la zone autour de la centrale, celle-ci demeure un tas de gravats à peine isolé ou les fuites sont toujours quotidiennes. Les paquets de déchets radioactifs s’alignent par milliers, à ciel ouvert, partout dans la zone, l’océan et les sols regorgent d’un poison tenace et rien n’empêche le vent d’emporter avec lui son lot de particules radioactives à l’intérieur des rues aseptisées des villes remises à neuf. Peut-être que les lieux que l’humain a irrémédiablement souillé par ses négligences nucléaires devraient retourner à la nature, seule apte à s’adapter aux éventuelles conséquences à laquelle elle s’expose. Au regard des nombreuses villes déjà recouvertes d’un épais manteau de verdure, on peut penser que de tels endroits sont de toute façon désormais hostiles à toute vie humaine.

 

 

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