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CHRONIQUES DU XXIème SIÈCLE

CHRONIQUES DU XXIème SIÈCLE


Nouvelles du siècle (2) – Les enfants de Slumdog Millionaire (la mobilité sociale en Inde et dans le monde)

Publié par Renaud Cadrot sur 8 Avril 2017, 15:16pm

Catégories : #Nouvelles du siècle

Contexte : En 2008, le film Slumdog Millionaire de Danny Boyle triomphe au cinéma et récolte une impressionnante moisson de prix. Le casting du film comprend plusieurs jeunes acteurs amateurs d’origine indienne dénichés au cœur des bidonvilles de Bombay.

 

Adapté du premier roman de l'écrivain indien Vikas Swarup, « Les fabuleuses aventures d'un Indien malchanceux qui devint milliardaire », Slumdog Millionaire raconte l’incroyable destin de Jamal Malik. Jeune indien né dans les bidonvilles de Juhu, il parvient à participer à la célèbre émission télévisée « Qui veut gagner des millions » où, contre toute attente, il réussit à répondre à toutes les questions qui lui sont posées. Juste avant que l’ultime question ne soit révélée, il est embarqué par la police locale après que le présentateur l’ait suspecté de tricherie. En effet, comment un chien des bidonvilles plus ou moins illettré pourrait être en mesure de remporter 20 millions de roupies en répondant à un questionnaire sur lequel des centaines de plus brillants esprits se sont cassés les dents avant lui ? Interrogé par un inspecteur dubitatif, Jamal va expliquer comment chaque épisode de sa vie lui a permis de répondre aux questions… 

 

 

 

Lorsqu’il sort sur les écrans américains en 2008, un bouche-à-oreille extrêmement viral assure rapidement au film de générer des bénéfices bien au-delà des attentes des producteurs. Puissant Feel good movie qui dilue un scénario efficace et intelligent dans les couleurs vives d’une Inde idéalisée aux accents bolywoodiens, le film est une franche réussite ainsi qu’une bonne collaboration entre équipe anglaise et acteurs majoritairement indiens. Le long métrage va ainsi mettre en avant des acteurs inconnus du public occidental et surtout extirper des bidonvilles indiens deux enfants qui incarneront deux des personnages principaux du film à différents âges de leur vie : Rubina Ali et Azharuddin Mohammed Ismail. Tous deux vivaient jusqu’alors avec leur famille dans l’anonymat bestial des bidonvilles de Bombay, dans le dénuement le plus total et sans aucune chance d’aller un jour à l’école.

 

 

Les enfants du film lors de la cérémonie des oscars en 2009

 

Alors que le film cartonnait sur les écrans, plusieurs tabloïds anglais firent circuler des rumeurs comme quoi les deux enfants n’avaient reçu qu’un salaire dérisoire pour leur participation et qu’ils étaient retournés à leur vie de misère une fois l’équipe de production rentrée au pays. Danny Boyle en personne contesta cette version, expliquant qu’une fondation avait été mise en place pour permettre à Rubina et Azharuddin de vivre décemment et d’aller à l’école. En 2009, les deux familles sont relogées dans un quartier plus tranquille de Bombay, après que Azharuddin ait vu l’abri de fortune de sa famille démolie par les autorités locales quelque temps auparavant. Un employé de la ville s’en est défendue, justifiant la destruction de l’habitation et d’une dizaine d’autres du fait d’une mesure de prévention avant la mousson annuelle, mais l’affaire fit grand bruit.

 

Une fois relogés et à l’abri du besoin, les deux enfants ont tourné dans un ou deux autres films indiens, on a proposé à Rubina Ali de sortir une autobiographie de son histoire1, insistant sur l’incroyable destinée parallèle du héros du film et des deux acteurs sortis de la misère. En 2014, le magazine Hollywood Reporter retrouve les six enfants du film, devenus adolescents entre-temps. Tous se portent bien, particulièrement Rubina et Azhar, pour qui la vie des bidonvilles est un passé désormais révolu. 

 

 

Quatre des six enfants en 2014 dont Rubina Ali à gauche et Azharuddin Mohammed Ismail à droite

 

Si le destin des enfants de Slumdog Millionaire émerveille, de la même manière que tout récit d’ascension sociale inespérée, il demeure évidemment singulier dans l’univers implacable des bidonvilles indiens. S’il est un pays qui illustre explicitement la hiérarchie entre les hommes, c’est bien l’Inde et son système de castes ancestral.

 

Les dalits, 160 millions d’indiens rejetés

 

L’hindouisme est la religion majoritaire en Inde avec quelque 83 % de la population pratiquante. L’un des textes fondateurs de l’hindouisme établit une hiérarchie claire et immuable entre les hommes, répartie sur quatre degrés distincts. Il est écrit que l’Être suprême créa les hommes à partir de son propre corps : de sa bouche naquirent les brahmanes, la classe élitiste des prêtres ; de son bras, les kshatriyas, la classe des guerriers et des seigneurs ; de sa cuisse, les vaishyas, la classe des commerçants et des agriculteurs ; de son pied, les shudras, la classe des serviteurs. Il existe également une cinquième catégorie, hors-caste, considérée comme impure. On appelle ses « membres » Intouchables car il est dit qu’il ne faut pas entrer en contact physique avec eux au risque de finir souillé. 

 

 

 

Longtemps considéré comme moins que rien et réduis aux tâches les plus ingrates telles que le nettoyage des toilettes des castes supérieures, tous les Indiens qualifiés d’intouchables sont le plus souvent maintenus dans les bas-fonds de la hiérarchie sociale, sans grand espoir de s’y élever un jour. Lorsque fut rédigée la constitution indienne en 1950, soit 3 ans après son indépendance, un intouchable qui était parvenu à se hisser tout en haut de la classe politique nationale, le Dr Ambedkar, participa à ce qu’y soit inscrite « l’interdiction de toute discrimination fondée sur la classe, la race, le sexe ou la caste » en Inde. Malheureusement, le système de castes est si tenace qu’aujourd’hui encore il détermine une grande partie des interactions entre les hommes. Il existe des milliers de castes et de sous-castes qui délimitent les rôles de chacun dès la naissance et interdisent le brassage de la population. Les mariages inter-castes sont par exemples proscrits et peuvent se traduire par l’assassinat des deux personnes dont l’union est jugée impure. Si dans les grandes métropoles, la situation tend à s’améliorer, dans les villages où la population est toujours majoritaire, la caste prévaut sur tout. 

 

Le Dr Ambedkar jugeait le terme Intouchables impropre et extrêmement péjoratif. Il préférait utiliser le mot Dalit pour qualifier les hors-caste dont la signification est «opprimé ». En effet, désigné une catégorie de gens comme opprimée plutôt que comme naturellement responsable de sa condition permettait de faire évoluer le jugement des autres Indiens quant à son sort. On estime aujourd’hui à près de 20 % la population dalit sur un total de plus d’un milliard d’habitants. Si on y ajoute les populations tribales aborigènes, elles aussi exclues de la société, cela représente quelque 300 millions de personnes, soit un quart de la population totale qui est marginalisé dès la naissance. Et si la seule population dalit s’unissait en un pays, elle s’élèverait au sixième rang mondial avec 160 millions de représentants. Il ne s’agit pas seulement d’une part dérisoire du peuple indien, c’est 2,5 % de la population terrestre dont il est question !

 

Les désastres de la discrimination de classe

 

De nombreux membres de castes supérieures minimisent la discrimination dont sont victimes les dalits ainsi que les écarts de revenus et de niveau de vie entre tous les citoyens indiens. Les statistiques disponibles en matière d’inégalité en Inde sont pourtant édifiantes. En 2000, 43 % des dalits vivaient sous le seuil de pauvreté quand le chiffre s’abaisse à 23 % pour le reste de la population indienne. Le niveau moyen d’alphabétisation s’élève à 75 % en Inde alors qu’il se limite à 30 % pour les hors-castes. D’autant que la moitié des enfants dalits quittent l’école du fait des humiliations qu’ils subissent de la part d’autres élèves. En 2014, une étude menée par le National Council of Applied Economic Research et l’Université du Maryland a consisté à sonder 42000 foyers indiens pour savoir ce qu’il en était encore aujourd’hui de la notion d’impureté humaine. À la question « Accepteriez-vous qu’un dalit entre dans votre cuisine ou qu’il utilise votre vaisselle ? », 27 % ont répondu par la négative. 

 

 

Manifestation d'étudiants indiens après le suicide de Rohith Vemula, étudiant dalit victime d'humiliations répétées, en 2016

 

La question est de savoir si le rejet dont est encore victime la majeure partie des dalits répond à la vraie croyance ancestrale d’une hiérarchie humaine imposée par les dieux, ou si celle-ci n’est pas prétexte à un simple mépris de classe, permise par une élite désireuse de maintenir en place un système de castes qui a toujours été de son côté. La seule façon dont sont traités les femmes dalits, régulièrement victimes de viol en réunion par des hommes de castes supérieurs, interroge sur la prétendue impureté brandie par les défenseurs du système de castes. L’ampleur de ces viols est difficile à déterminer tant il existe de femmes qui ne portent jamais plaintes contre leur agresseur (5 % seulement selon cet article). En effet, lorsqu’une victime d’origine dalit réclame justice, elle n’est que très rarement prise au sérieux et la majeure partie des plaintes sont classées sans suite. Et que dire de la popularité des sites pornographiques proposant des vidéo mêlant dalits et classes supérieures…

Différentes lois sont votées depuis 60 ans pour réduire les discriminations et les crimes dont sont victimes les dalits, comme celle qui impose des quotas dans les différentes couches sociales de la société indienne afin que des dalits puissent accéder à des postes auxquels ils n’auraient jamais le droit sans cela. En 2011, un village dalit qui a subi une invraisemblable violence policière vingt ans plus tôt, voit enfin les policiers concernés condamnés à de la prison ferme pour leurs crimes (coups, séquestrations, torture contre des dizaines de personnes, viol d’au moins 18 femmes,…). Pourtant, en 2015, une statistique établie que les violences contre les castes inférieures ont augmentée de 45 % en l’espace de deux ans2. Une dizaine de faits divers mettant en scène les mêmes acteurs dans des rôles inchangés (dalits souffre-douleur de tout ce qui leur est présumé supérieur) ponctuent les encarts de l’actualité internationale en l’espace de quelques mois. On y apprend qu’un incendie volontaire a détruit la maison d’une famille dalit, tuant au passage deux enfants âgés de neuf mois et trois ans, qu’on a tranché la main d’un autre dalit qui portait une montre, signe extérieur de richesse insupportable aux yeux du bourreau, qu’un autre encore s’est fait tuer car la sonnerie de son téléphone portable célébrait l’émancipation de sa communauté.

 

En juillet 2016, dans l’état de Gujarat, des miliciens s’en sont pris à quatre dalits, les accusant d’avoir tué des vaches sacrés. Une vidéo montre les quatre hommes à moitié nus se faire battre à coup de barre de fer par les miliciens. Elle fut largement partagée sur internet et a participé, par son succès, à ce que des milliers de dalits s’unissent enfin et sortent dans la rue pour réclamer une vraie amélioration de leurs conditions de vie. Dans plusieurs villes de l’état de Gujarat, les dalits préposés à l’évacuation des cadavres de vaches sacrées, mortes dans les rues, ont cessé le travail de concert, laissant les dépouilles moisir en pleine ville, au grand dam des membres des castes supérieures. L’un de ses hommes, interrogé pour l’occasion par The Times of India, raconte que malgré une maîtrise obtenue à l’université de Chaudhary Charan Singh, dans le nord du pays, il n’a d’autres choix que de traiter le cuir des vaches mortes toute sa vie et comme son père l’a fait avant lui, faute de trouver un employeur qui daigne lui offrir un poste à la hauteur de ses compétences. « Cette génération sera la dernière à dépecer des vaches » clame-t-il plein d’espoir alors que deux de ces fils sont justement à l’université. L’article ne précise pas si l’homme a fini par reprendre sa besogne depuis… 

 

 

Capture d'écran de la vidéo ci-dessus

 

Mobilité sociale et inégalité dans le monde

 

Ce qu’on appelle mobilité sociale est le concept sociologique qui analyse la circulation des individus entre les différentes positions de l'échelle sociale, par rapport à leurs parents mais aussi au cours de leur existence. La mobilité sociale peut être ascendante (vers une position considérée comme plus élevée, comme le passage d’ouvrier à cadre par exemple), descendante (vers une position inférieure) ou horizontale (c’est-à-dire de niveau équivalent hiérarchiquement quoique différent dans la fonction). En Inde, la mobilité sociale a le mérite d’être explicitée par la multiplicité des castes propres à presque tous les corps de métier existant dans la société moderne. Mais puisque les rôles sont assignés de naissance à chaque individu qui a le malheur (ou le bonheur) d’appartenir à une caste, la mobilité, et même le seul changement de fonction est presque impossible à effectuer. Le système de quotas permet à toutes les couches sociales d’obtenir un poste au sein de la fonction publique et même au parlement indien mais rien ne garantit pour un dalit qui parviendrait à s’asseoir au parlement que ses enfants pourront en faire autant. En fait, le système de quotas dessine au mieux un spasme sur l’encéphalogramme de la mobilité sociale des plus opprimés. De plus, les quelques dalits qui se hissent à une position confortable dans la société témoignent régulièrement d’une étiquette hors-caste qui continue malgré de tout de leur coller à la peau dans leurs échanges professionnels.

 

 

 

 

Sorties des frontières indiennes, les castes ne font plus sens. Il n’est d’ailleurs pas rare que des Indiens fuient leurs pays de naissance avec le seul désir d’échapper à leur statut de caste. D’autres systèmes de castes existent dans une dizaine d’ethnies d’Afrique de l’Ouest (voir carte ci-dessus) mais elles n’ont pas d’impact aussi important sur leur pays que peut l’avoir le modèle hindou sur l’Inde. Partout ailleurs dans le monde, l’idée de caste ne prend le pas sur les interactions humaines. Toutefois, on peut légitimement s’interroger sur les rapports similaires que peuvent entretenir les hommes pour déterminer leurs rapports hiérarchiques entre eux. En France, par exemple, les professions sont classées en fonction de catégories professionnelles, déterminées par l’INSEE depuis 1982 (cadres, artisans, ouvriers, etc.) mais rien n’oblige personne à exercer une fonction ou l’autre au cours de son existence, ni son lieu de naissance, ni la profession de ses parents, ni son origine, son sexe, sa religion, son orientation sexuelle,…

 

Malgré cela, on sait que même dans un pays tel que la France, la femme est en moyenne moins bien payée qu’un homme à travail égal. Ce qui signifie que pour une ou plusieurs raisons qui dépassent les pourtant nombreux cadres des lois qui régissent le travail sur le sol français, des inégalités existent et persistent entre les travailleurs. Est-on certain qu’un fils d’ouvrier, un homme d’origine sénégalaise ou un homosexuel connu comme tel ont les mêmes chances professionnelles sur la ligne de départ par rapport à un homme blanc, hétérosexuel, issus d’une famille plus aisée ? Existe-t-il un équivalent dalit sur les marchés du travail français, allemand, américain, bulgare ou égyptien ?

 

En terme de mobilité sociale, le livre Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous ?, sorti en 2009, expose une théorie intéressante en ce qui concerne les pays les plus riches du monde. Le livre explique, graphique à l’appui, que la mobilité sociale est plus faible dans les pays où les écarts de revenus entre riches et pauvres sont importants. Par exemple, la Suède, qui est un pays plus égalitaire que les États-Unis, permet en moyenne une mobilité sociale plus élevé à ses citoyens. D’ailleurs, une autre statistique démontre qu’aux USA la mobilité sociale s’est accrue des années 50 à 80 avant de finalement décroître quand dans le même temps, les écarts de revenus ont augmenté. Cela s’explique par le fait que plus les écarts se creusent entre les plus riches et les plus pauvres, plus les préjugés sociaux s’accentuent, à la manière des castes indiennes. (voir graphiques ci-dessous)

 

 

 

 

L’Observatoire des inégalités a mis en lumière un même problème de mobilité social en France. En 2003, ils estiment que 52 % des fils de cadre supérieur le sont devenu à leur tour quand seuls 10 % des fils d’ouvriers ont pu accéder à cette première fonction. De la même manière, 46 % des fils d’ouvriers occupaient la même fonction que leur géniteur quand 10 % des fils de cadres supérieurs le devenaient aussi. Ce qui veut dire que la mobilité sociale est plutôt faible que ce soit dans un sens ascendant ou descendant. Cela peut s’expliquer par une mobilité dite « structurelle » qui fait que par exemple, seuls 22 % des fils d’agriculteurs ont repris le travail de leur père, puisque ce métier tend à disparaître. Mais la mobilité sociale en France ne répond pas seulement à l’évolution des métiers disponibles, il existe encore un problème d’inégalité des chances qui ne permet pas aujourd’hui qu’autant de fils d’ouvriers accèdent à un statut élevé que de fils de cadre. Une étude daté de 2014 alerte d’ailleurs la France sur le déclin de sa mobilité sociale (plus de détails ici).

 

À l’échelle mondiale, chacun n’est plus tenu d’effectuer le même travail que ses aînés, comme un réflexe social ancestral, mais peu importe le pays où l’on naît, l’ascension de l’échelle sociale est toujours plus ardue pour ceux qui partent de plus bas.

 

1 - « De mon bidonville à Hollywood », Oh ! Édition, 2009.

 

2 - plus de 45 000 infractions contre des membres des castes répertoriées et près de 11 000 infractions contre des membres des tribus répertoriées ont été signalées en 2015 selon Amnesty International.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nouvelles du siècle (2) – Les enfants de Slumdog Millionaire (la mobilité sociale en Inde et dans le monde)

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Angelilie 20/04/2017 01:38

beau blog. un plaisir de venir flâner sur vos pages. une belle découverte et un enchantement.N'hésitez pas à venir visiter mon blog. au plaisir

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