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CHRONIQUES DU XXIème SIÈCLE

CHRONIQUES DU XXIème SIÈCLE


Hors-Série (2) – L’incertitude historique des présidentielles françaises

Publié par Renaud Cadrot sur 20 Avril 2017, 15:07pm

Catégories : #Hors-Série

Ce dimanche, les Français inscrits sur les listes électorales sont appelés à voter pour l’un des onze candidats au premier tour des élections présidentielles. À ce jour, la plupart des sondages indiquent que quatre postulants peuvent espérer atteindre le second tour, un cas unique dans l’histoire des présidentielles françaises. En effet, jamais une élection n’a semblé aussi indécise alors que dans les cas précédents, trois candidats maximums se détachaient du lot. Marine le Pen, Emmanuel Macron, François Fillon et Jean-Luc Mélenchon ne sont séparés que par deux ou trois points selon les dernières enquêtes.

 

L’histoire récente a démontré que les sondages sont davantage un outil d’estimation à l’instant T qu’une véritable prophétie. Les électeurs américains et britanniques peuvent en témoigner. Les instituts de sondage français jouent d’ailleurs leur légitimité sur cette élection tant il est difficile de déterminer avec exactitude qui seront les deux candidats à atteindre le second tour des présidentielles françaises. L’exercice est d’autant plus délicat que les sondages prévoient une marge d’erreur autour de 2,5 %. Ce qui signifie que pour un résultat de 22 % en faveur de le Pen, par exemple, le score est en réalité plus probablement entre 24,5 % et 19,5 %. Donc, si comme pour ce sondage datant du 14 avril, les quatre candidats sont entre 22 et 19 %, l’écart est plus ou moins égal à la marge d’erreur. Ce qui veut dire que toutes les situations sont possibles au second tour.

 

On pourrait en conclure que l’enjeu durant ces ultimes jours de campagne pour les quatre candidats favoris est de gagner suffisamment de points dans les sondages pour s’assurer de dépasser la marge d’erreur qui les sépare des autres. Toutefois, la situation est plus complexe que cela. Deux éléments viennent perturber plus encore les estimations des votes à venir : l’abstention et l’indécision. Et autant dire que l’une comme l’autre atteignent des records pour cette élection. En France, l’élection présidentielle est le scrutin qui recueille le plus de participation (en moyenne 20% d’abstention seulement) quand les régionales ou les Européennes sont plus largement boudées (jusqu’à 50 % d’abstention aux régionales de 2015). Pourtant, cette année on estime que l’abstention pourrait devenir le « premier parti de France » avec 30 à 35 % de non votant. En 2002, lorsque Jean-Marie le Pen s’est hissé au second tour à la surprise générale, le taux d’abstention avait atteint un sommet, depuis jamais égalé, de 28 %. Qu’un pourcentage plus ou moins conséquent de ce corps électoral silencieux se décide finalement à voter dimanche, pourrait avoir des conséquences difficiles à prédire sur le résultat final.

 

Au niveau de l’indécision des électeurs, là encore, les chiffres sont édifiants. Les instituts de sondage estiment à un quart le nombre de votant qui n’a pas encore choisi de manière définitive le candidat qui recueillera leur voix dimanche prochain. C’est une situation inédite à quelques jours du scrutin. Et évidemment, le choix final de ces 25 % d’électeurs invalide partiellement les sondages publiés. Ce que l’on sait de manière plus certaine c’est que l’électorat pro-Fillon et le Pen est plus sûr de son choix que celui pro-Macron et Mélenchon.

 

Les quatre favoris au cas par cas

 

Bien qu’il soit périlleux de donner un pronostic valable quant aux deux vainqueurs du premier tour, il est malgré tout possible de faire un état des lieux des chances de chacun à quelques jours du vote.

 

En décembre dernier, alors qu’il venait de remporter la primaire républicaine, François Fillon occupait la première place des sondages publiés dans la foulée. Bien que le nom du candidat du PS restât à déterminer, il paraissait alors évident pour la plupart des observateurs que le candidat conservateur avait toutes les chances de remporter la bataille finale face à une gauche irrémédiablement divisée et un Front National plus proche de ses idées que celle de son précédent adversaire, Alain Juppé. Boostée par sa victoire surprise sur ce dernier, que l’on imaginait plutôt affronter Nicolas Sarkozy, piteux troisième au premier tour, la tendance était  à la poursuite d’un élan plutôt qu’à la chute qui a suivi. Les multiples affaires d’emplois fictifs impliquant beaucoup trop de membres de sa famille, les nombreux scandales autour de son utilisation jugée abusive de l’argent du contribuable, sa mise en examen en mars dernier, la fuite de 80 de ses soutiens qui a suivi et son obstination à se maintenir candidat, contredisant ses propres engagements précédents sur la question ont érodé de moitié un électorat chèrement acquis lors de la primaire de novembre.

 

Il se positionne aujourd’hui autour de la troisième ou quatrième place, bien loin des ambitions de son parti. Il semble meme parti pour perdre une élection estimée imperdable en même temps que l’image d’homme politique irréprochable qui légitimait jusqu’alors son statut et ses exigences.

 

Il paraît néanmoins prématuré de ne plus croire aux chances de François Fillon d’accéder finalement au second tour des présidentielles. D’une part l’électorat dit « de droite » est probablement sous-estimé en France, pays qui penche plus traditionnellement de ce côté en période électorale. Malgré l’ampleur des affaires et la pression médiatique logique auxquels il fait face, il peut toujours compter sur un solide socle d’électeur (autour de 20%) que l’on voit mal changé d’avis d’ici quelques jours. Les potentiels électeurs de Macron qui pensait voter pour Juppé et se sentent aujourd’hui orphelins d’une droite plus ouverte, sont probablement l’une des clés de cette élection.

 

Emmanuel Macron, justement, bénéficie d’une côte de sympathie évidente depuis qu’il s’est officiellement présenté en novembre dernier. Il semble incarner une forme de renouveau dans la vieille classe politique candidate pour cette élection (Fillon, Mélenchon et Le Pen sont dans le circuit depuis des décennies). Il apparaît également comme un compromis crédible pour de nombreux électeurs situés entre une droite démocrate et une gauche libérale, en passant par un centre laissé à l’abandon. Le conservatisme de Fillon et le repositionnement plus à gauche du parti socialiste permettent à Emmanuel Macron de larges mouvements de balancier, afin de ramener à lui le plus d’électeurs possible.

 

Il joue également de sa jeunesse fringante, vante son absence d'étiquette, proclame un projet pour la France plutôt qu'un simple programme, rassure sur son inexpérience en s'entourant de vieux briscards de la politique issus de tous camps (Bayrou, Cohn-Bendit, Hue), peut compter sur le soutien plus ou moins explicite d'acteurs majeurs de l'économie ou des médias,... La recette n'est pas neuve mais a le mérite de se distinguer du reste de ses opposants. Macron sait qu'il n'est pas un professionnel aguerri de la politique et tente d'en faire une force plutôt qu'un handicap. Rien n'indique qu'il est plus inapte qu'un autre à occuper la plus haute fonction de L’État. En tout cas, pour l'heure, il fait illusion.

 

Emmanuel Macron veut parler à toute la France. Dans sa volonté de concerner tout le monde à son projet, il s'attache à étendre son auditoire jusqu'aux frontières du paysage politique. À l'heure où il est plus sage de s’assurer de la fidélité des potentiels électeurs dont on est parvenu à attirer l'attention, lui brasse en tous sens au risque de s'éparpiller. Le risque est qu'à force de vouloir attirer tout le monde, il ne touche vraiment personne. Son autre principal souci est que le vote Macron ressemble davantage à un vote utile qu'à un véritable vote de conviction. Il est vraisemblable qu'une frange non négligeable des possibles électeurs de Macron glisse son nom dans l'urne à défaut de mieux, à défaut d'un Juppé, à défaut d'un Valls, à défaut d'un Bayrou. De ce fait, il semble plus en mesure de réunir un maximum de suffrage lors d'un éventuel second tour plutôt qu'au premier. Face à n'importe lequel des trois autres favoris, il est sûr de l'emporter. Face aux trois réunis, ainsi que sept autres qui grappilleront bien 20% du total des voix, sa largesse d'esprit pourrait finalement représenter un fardeau.

 

Marine le Pen peut, elle, compter sur un électorat de plus en plus conséquent et irréductible. Depuis qu'elle occupe le plus haut poste de son parti, elle a su bonifier les bases héritées de son père, arrondissant les angles sur la forme sans jamais vraiment renier le fond du discours frontiste traditionnel. On ne peut contester à Marine le Pen un certain talent de funambule : elle a repoussé Jean-Marie Le Pen à l’extrême droite de sa propre droite tout en dépoussiérant le langage populiste, lui conférant une nature résolument révoltée plus que rétrograde, elle a renié jusqu'à son nom et au symbole du parti, comme son affiche électorale le dévoile, tout en conservant son électorat le plus dur et acharné. Et si le Front National conserve une image détestable aux yeux d'une majorité de français, beaucoup ont fini par rejoindre le mouvement, souvent pour le seul fait de contester l'acharnement (légitime ou non) des autres partis à son égard. Et là où autrefois l'électeur frontiste constituait une minorité silencieuse, beaucoup de votants revendiquent désormais leur choix publiquement, comme une fierté.

 

De plus, les événements semblent aller dans le sens du discours de la candidate : le terrorisme aléatoire et quotidien de Daesh, la crise des migrants en Méditerranée, les victoires populistes qui s'accumulent aux États-Unis, au Royaume-Uni ou en Turquie, les scandales politiques et économiques sont autant d'exemples palpables que peut utiliser le Pen à sa guise pour illustrer son discours ; elle n'a qu'à marcher dans les pas de l'Histoire pour rejoindre l’Élysée. Lors de ses derniers meetings, elle n'a pas hésité à rejouer la même rengaine anti-immigration sans en changer le moindre accord. Que le contenu de son discours soit contestable, faux, imprécis, malhonnête importe peu, c'est ce qui se rapproche le plus de l'air du temps...

 

Pourtant, à l'inverse de Macron, la candidature de Marine le Pen est taillée pour remporter le premier tour mais certainement pas le second. Au soir du 23 avril, il est très possible qu'elle se positionne en tête du scrutin avec un score de 22 à 25%, elle deviendra ainsi la seconde représentante d'extrême droite à franchir le cap du premier tour dans l'histoire de la cinquième république après son propre père en 2002. Elle ne perdra pas avec la même ampleur que lui (18% contre 82% contre Jacques Chirac) et une possible victoire restera évoquée tout au long des deux semaines qui sépareront les deux tours. Néanmoins, la marche sera encore trop haute pour elle. Cette marche c'est le report des voix, historiquement inexistant lors des précédentes victoires du Front National, en tout cas toujours insuffisant pour assurer les 50% indispensables à toute majorité des suffrages. Lors des régionales de 2015, quatre candidats frontistes se sont hissés au second tour des élections, aucun n'a finalement remporté de région malgré quelques scores fleuves au premier tour, qui aurait garanti la victoire de n'importe quel autre parti au tour suivant (jusqu'à 40% des voix pour Marine et Marion Maréchal Le Pen en région Nord-pas-de-Calais et PACA). La faute à un « front républicain » hérité justement du 21 avril 2002 et qui n'a depuis jamais failli à son insurmontable majorité électorale. Lorsqu'un candidat d'extrême droite se qualifie pour la finale, presque tous les électeurs du tour précédent votent de concert pour le moins pire. Peu importe de qui il s'agit, il est invariablement considéré comme un moindre mal face au Front National. Le jour où Marine le Pen ou un éventuel successeur parviendra à modifier l'image de leur parti en France au point qu'il soit considéré comme aussi valable qu'un autre, alors le pays sera mûr pour élire un leader populiste à sa tête.

 

Jean-Luc Mélenchon, enfin, est l'invité de dernière minute, celui que personne n'attendait à par ses potentiels électeurs, de plus en plus nombreux. On a longtemps cru qu’il partagerait ses voix avec Benoît Hamon tant ils ont d’idées en commun, mais finalement la plupart des électeurs de gauche finissent par rejoindre le mouvement de Mélenchon au détriment du vainqueur des primaires du PS, puisque l’étiquette socialiste est aujourd’hui davantage un fardeau qu’une distinction. Il reste toutefois suffisamment d’électeur historique du PS côté Hamon pour amoindrir les chances de voir Mélenchon passer au second tour. Au regard des onze candidats à l’élection, on constate que c’est le candidat de la « France insoumise » qui risque d’être le plus handicapé par la présence d’autres représentants plutôt situé à l’extrême gauche comme lui. En plus de Benoît Hamon, Nathalie Arthaud et Philippe Poutou feront peut-être les 1 ou 2 % qu’il manquera à Mélenchon à l’instant de faire les comptes.

 

C’est son positionnement sur l’échiquier politique qui pourrait également l’empêcher de se mêler à la course finale. Si les candidats les plus à gauche sont généralement mieux perçus que ceux les plus à droite dans l’opinion française, c’est aussi ceux à qui l’on prête généralement le moins de crédit. Sans compter la vieille assimilation communiste ou trotskiste qu’on colle au moindre militant un tant soit peu critique quant aux idées capitalistes ou mondialistes. D’autant que Jean-Luc Mélenchon cultive une volonté anti-atlantiste qui le rapproche de provinces justement proches des valeurs communistes. Pour de nombreux électeurs historiques de gauche mais qui tiennent à l’Union Européenne et à l’Otan, Mélenchon apparaîtra comme un recours encore trop subversif et clivant par rapport à la gauche à laquelle ils sont habitués.

 

Pendant son meeting à Dijon, le 18 avril, il a justement tenté de calmer le jeu à propos de l’Union Européenne en assurant ne pas vouloir la quitter. On constate que Mélenchon a retenu les leçons de son échec lors de la précédente élection en 2012 où il n’avait obtenu que 11 % des voix. Ainsi la couleur rouge, dominante sur les affiches et dans les meetings à l’époque a été abandonné tant elle représente pour l’éternité la pensée communiste. Dans les médias, le candidat pondère son discours, utilise ses évidents talents d’orateur pour véhiculer son message avec plus de sagesse et moins d'agacement. Le ton sonne d’un caractère plus présidentiable. Mélenchon est aussi l’un des premiers politiciens à user intelligemment de l'outil internet, au travers de podcasts où il a su créer une proximité avec son électorat, loin des grandes messes médiatiques habituelles. Son invraisemblable hologramme, moqué dans un premier temps, lui aura permis de tenir jusqu’à sept meetings de front aux quatre coins de la France quand tous les autres candidats ne se présentaient que devant un public à la fois. Enfin, son programme résolument de gauche, axé sur l’écologie, le partage, la remise en question de la cinquième république, parle aux jeunes de plus en plus nombreux à se mobiliser pour lui sur les réseaux sociaux et qui participent à accroître son auditoire sous une nouvelle forme de militantisme virale.

 

Crédité de plus ou moins 20% d’intention de vote au premier tour des élections, il conserve une chance unique d’accéder à un second tour d’ores et déjà historique, qui aura vu la confiance quant aux partis traditionnels dégringoler dans l’opinion. Parmi les quatre favoris, seul François Fillon représente officiellement un parti ayant déjà accédé au pouvoir et c’est celui qui est pour l’heure le plus menacé d’échouer dès l’entame. Durant les quelques jours qui restent de campagne, tout peut encore se passer, même le pire comme en témoigne la tentative d’attaque terroriste qui ciblait l’un des candidats. Et malgré tout ce que ce texte peut soulever d’hypothèses quant aux résultats du premier tour des élections, il n’est qu’un avis personnel parmi les 65 millions d’autres potentiels. Une seule certitude demeure à l’instant, une de ces quatre personnes deviendra président(e) de la république française d’ici 20 jours.

Hors-Série (2) – L’incertitude historique des présidentielles françaises

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