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CHRONIQUES DU XXIème SIÈCLE

CHRONIQUES DU XXIème SIÈCLE


Causalité (2) – Les présidentielles françaises au XXIème siècle

Publié par Renaud Cadrot sur 22 Avril 2017, 15:52pm

Catégories : #Causalité

Le siècle a distingué trois présidents de la république française au sortir d’autant de scrutins en 2002, 2007 et 2012. Chacune de ces élections dessine un pic régulier sur la frise chronologique la l’histoire de la politique française, comme le moment finalement bref qui détermine les grandes lignes du quinquennat à venir. C’est surtout l’occasion de soumettre au peuple un panel de mandataires potentiels pour succéder à la dernière équipe dirigeante. Le choix que fera une majorité de Français au bout d’une campagne électorale toujours très médiatique, est fatalement biaisé par le bilan du choix précédent, voire de ceux encore avant. Une élection présidentielle, même lavée de tout président sortant et d’anciens candidats déchus, n’existe que par la nécessité d’un renouvellement et porte ainsi en elle les traces de tout ce qui la précède.

 

L’une va récompenser le bon bilan d’un président en le réélisant de nouveau, une autre va aboutir à l’investiture d’un adversaire historique du parti jusqu’alors en place dans un souci d’alternance prétendument saine. Pensez au concept de « vote sanction » qui trop souvent transforme un vote populaire en règlement de compte. Si cette année François Hollande a choisi de ne pas se présenter à sa propre succession c’est parce qu’il sait que l’élection se jouera d’abord sur le jugement de son bilan, et cette lucidité l’honore. Malgré cela, il est certain que de nombreux électeurs voteront en fonction de ce qui de toute façon s’achève plutôt qu’en vertu d’un programme, d’une idée ou même du seul charisme d’un candidat. Le président de demain sera élu en fonction de ceux d’hier.

 

La causalité historique introduite dans le premier texte du cycle, nous enseigne que tout ce qui est résulte de tout ce qui fut. L’élection de François Hollande en 2012 est une conséquence logique de la présidence de Nicolas Sarkozy comme la sienne l’était de Jacques Chirac. C’est au travers du prisme causal qu’il est intéressant d’analyser ce qui a amené à la victoire les trois derniers vainqueurs des élections présidentielles françaises au XXIème siècle, comme nous allons le voir ci-après.

 

La réélection de Jacques Chirac en 2002.

 

2002 est certainement l’année électorale française la plus marquante du XXIème siècle. Le vainqueur du scrutin n’est finalement qu’un personnage secondaire du scénario complet des élections de cette année-là, mais il est le premier responsable de la montée du FN depuis des années. Le second tour, d’ordinaire point culminant d’une campagne de plusieurs mois, offrit une victoire sans aucun suspense au président sortant, Jacques Chirac, sans qu’il n’eut à se battre un seul instant pour l’obtenir. Son refus de débattre avec son adversaire pour la traditionnelle confrontation d’entre deux tours ferma la porte à tout dialogue entre les protagonistes restants et on eut le sentiment que la question n’était plus de savoir qui deviendrait président mais comment faire pour être certain que ce ne soit pas le candidat du Front National. Car si le fond du discours tenu par le parti d’extrême droite était (et demeure) plus que discutable, Jean-Marie le Pen n’en restait pas moins légitimement qualifié au second par le vote de 17 % des électeurs qui se sont exprimé le 21 avril 2002.

 

Jacques Chirac, en gagnant sans panache, a en plus préféré réduire au silence un problème qui a depuis pris une ampleur autrement plus conséquente que de prendre le risque de l’affronter de front. Il a utilisé la censure comme on applique un pansement sur une gangrène là où laisser la parole à son adversaire en argumentant pour le contredire eut été plus salvateur. Quand aujourd’hui encore, Marine le Pen se pose en victime d’un système « médiatico-politique » qui l’empêche de s’exprimer, elle doit ce statut à Jacques Chirac.

 

Le troisième protagoniste du drame, Lionel Jospin, grand perdant du siècle, emporte avec lui tout le parti socialiste pour 10 années de traumatisme loin des fastes du pouvoir, promeut malgré lui son plus terrible adversaire à la tête de l’état pour 5 années de plus et permet au Front National de pousser pour la première fois la porte d’un second tour qu’on lui pensait à jamais inaccessible. Car au-delà de la victoire de Jacques Chirac, c’est la défaite mémorable de Lionel Jospin que l’histoire retiendra.

 

Paradoxalement, sa défaite a commencé à s’écrire quand justement la voie de la victoire lui semblait toute tracée. Lorsqu’en 1997, Jacques Chirac choisit de dissoudre l’assemblée nationale deux ans après sa prise de fonctions, il espère alors récupérer une majorité droitière soumise à sa cause. C’est finalement la gauche qui obtient la majorité ses sièges, ce qui le condamne à cohabitation avec un gouvernement socialiste, où Jospin est choisi pour occuper le poste de premier ministre. Après deux mandats conduits par François Mitterrand, la gauche reprend partiellement le pouvoir en France. Peu avant les élections de 2002, Jospin s’avance comme un candidat crédible à la succession de Chirac, renforcé par le bilan positif de son gouvernement (mise en place des 35 heures, baisse manifeste du chômage,…).

 

Pourtant Jospin va perdre dès le premier tour malgré plusieurs sondages qui le voit passer le cap sans encombre puis battre Chirac pour la finale. Les raisons de son échec sont multiples. Lui comme ses proches ont largement sous-estimé la hauteur de la vague frontiste qui finira par les couler, de la même manière qu’ils n’ont pas pris au sérieux le repositionnement de la campagne sur le thème de l’insécurité. Moins d’un an après les attentats du 11 septembre 2001, la question était pourtant bien au centre de la plupart des débats nationaux et internationaux. D’autant qu’en France, le dialogue social se crispe et a de plus en plus tendance à tourner autour de l’immigration. Dans les médias, le sujet de la sécurité revient comme un réflexe à sa moindre évocation par l’un ou l’autre des candidats, les plus souvent situés à droite. Un fait divers va d’ailleurs jouer un rôle majeur dans le basculement Jospin/le Pen dans l’opinion quand, à la veille du premier tour, les images d’un vieillard anonyme de 72 ans tournent en boucle à la télévision après que deux jeunes l’aient agressé physiquement et incendié sa maison (l’enquête finira d’ailleurs sur un non-lieu…).

 

Le programme de Jospin n’est pas mauvais, son équipe la plus proche non plus, mais il traîne malgré lui une réputation d’homme rigide et distant qui tranche avec la sympathie manifeste dont jouis Jacques Chirac. Durant la campagne, Lionel Jospin va de plus multiplier les phrases malheureuses à la télévision ou vivre quelques moments difficiles quand il tentera de s’exprimer directement à l’homme de la rue (en témoigne son échange tendu avec des ouvriers de chez Danone-Lu en mars 2002). Peut-être que le candidat cru que son seul bilan suffisait à lui assurer une place au second tour. Les 16 candidats présents sur la ligne de départ à l’entame de la campagne ont achevé les chances de Jospin d’accéder à la fonction suprême avec la dispersion des voix qu’un tel nombre de participant a engendrée.

 

Au moment d’échouer lamentablement, Jospin a la présence d’esprit de se retirer de la vie politique. Ce qu’il ignore encore au moment de prendre cette cruelle mais logique décision, c’est que sa défaite n’est pas une victoire remise à plus tard, c’est le début de dix années d’errance électorale pour la gauche où aucun leader n’est prêt à assumer la reprise du flambeau au pied levé, c’est l’occasion manquée pour le parti socialiste d’une alternance politique qui confirme que la présidence de Mitterrand n’était pas qu’une parenthèse idéologique en France, c’est une aubaine inespérée pour Chirac de rentrer dans l’histoire de France en la dirigeant sur douze années de son existence, ce qui lui donnera le temps de créer l’UMP et de faire entrer en scène une nouvelle génération d’hommes politiques biberonnés aux idées de droite, parmi lesquels le futur président Nicolas Sarkozy, c’est enfin la promotion du Front National à un stade qu’on pensait promis qu’aux deux principaux partis de France. Ce cap fatidique enfin franchi, lui accorde la crédibilité qui lui manquait pour soutenir son message jusqu’alors considéré comme minoritaire. Après avoir remercié Jacques Chirac, Marine le Pen peut en faire de même avec Lionel Jospin…

 

À présent, imaginons le temps d’un texte que Jospin ait finalement accédé au second tour, après avoir failli se faire dépasser sur le fil par Jean-Marie le Pen. Jospin aurait probablement poursuivi sa campagne sûr de la trajectoire jusqu’alors empruntée, mais l’alerte provoquée par la remontée surprenante de le Pen dans les suffrages exprimés l’aurait peut-être poussé à s’engager plus en avant sur le terrain de la sécurité afin de garantir sa victoire totale contre Jacques Chirac. Une fois élu, la génération Hollande (Royale, DSK, Fabius, etc) aurait disposé de cinq ans supplémentaires pour prendre ses aises dans l’opinion publique et placer des pions stratégiques en vue de l’avenir de son parti. Chirac quant à lui aurait probablement disparu de la circulation, en n’ayant finalement connu qu’un règne aussi bref que décevant. L’UMP n’aurait pas réuni une majorité droitière, délaissant ainsi la génération suivante. Un homme ambitieux comme Sarkozy finirait sans doute par emprunter un autre itinéraire dans sa quête de pouvoir mais il aurait fait face à plus d’épreuves et de concurrents pour espérer se faire une place au soleil. Le Front National, plus haut que jamais mais de nouveau perdant, aurait pu voir sa suprématie contester par le parti de Robert Ménard, lui aussi candidat en 2002. Une dispersion des électeurs d’extrême droite n’était pas à exclure en cas d’énième échec d’un homme peu enclin au changement tel que Jean-Marie le Pen. D’autres visages plus jeunes et plus aptes à rassembler auraient pu tirer leur épingle du jeu et couper l’herbe sous le pied de la fille héritière avant même qu’elle ne prenne la tête du FN.

 

À l’heure de se présenter à l’élection présidentielle de 2007, difficile de dire si la politique menée par Lionel Jospin aurait abouti à un renouvellement de son mandat, mais il est probable que ni Nicolas Sarkozy, ni Ségolène Royale, acteurs principaux du scrutin de 2007, ne soient seulement candidats dans le cas d’une victoire du PS en 2002.

 

L’élection de François Hollande en 2012

 

Nul besoin de revenir sur la consécration de Nicolas Sarkozy en 2007. Dès que sa cote a commencé à grossir au moment d’enfiler le costume de Ministre de l’Intérieur qui lui seyait à merveille, plus rien ne pouvait arrêter son irrésistible ascension jusqu’à ce qu’il pousse à la retraite Jacques Chirac avec qui il entretenait une relation conflictuelle. La première primaire organisée à gauche a permise de révéler Ségolène Royale sur les cendres encore fumantes des ambitions du PS mais ni sa popularité, ni sa personnalité, ni son programme n’ont jamais été en mesure de contester à Sarkozy la place qu’il convoitait tant. Son élection finale est autant le fruit de l’ultime mandat de Chirac que l’incapacité du PS à se trouver un leader aussi charismatique que son pendant à droite.

 

À l’extrême droite, Jean-Marie le Pen se présente une fois de trop. S’il ne recueille que 10 % des suffrages, il le doit autant à Nicolas Sarkozy qui aura séduit une partie de son électorat traditionnel, qu’à son incapacité à renouveler ses idées alors que dans son ombre sa fille s’impatiente. Il finira même derrière François Bayrou, qui lui obtiendra 18 % des voix, un seuil qu’il ne reverra jamais plus. Enfin, derrière les quatre principaux protagonistes de l’élection, huit autres candidats dont cinq plutôt orientés à gauche, se partagent les miettes.

 

En 2012, la configuration est plus imprécise. Nicolas Sarkozy a perdu de sa superbe au terme d’un mandat qui aura vu sa popularité descendre en flèche dans l’opinion, plombé par les crises économiques, son divorce et les multiples scandales qui ont éclaté tout au long de son quinquennat. Il se présente légitimement à sa propre succession (personne n’est en mesure de lui contester cette place) mais avance d’un pas peu serein dans la bataille.

 

L’autre facteur déterminant de l’élection, est bien sûr l’avènement puis la chute de l’éphémère Dominique Strauss Kahn qui durant 2011 est passé du statut d’homme providentiel de la gauche à celui de déviant sexuel, poursuivi dans une affaire de viol.

 

Ancien Ministre de l’Économie sous Jospin, il devient directeur général du Fonds Monétaire International (FMI) en 2007, après son échec face à Ségolène Royale à la primaire du PS. Ce poste prestigieux lui confère un tel crédit dans l’opinion publique, qu’il apparaît bientôt comme une alternative crédible à Nicolas Sarkozy mais surtout comme LA solution à la crise économique qui touche la France comme le reste du monde. En 2009, un sondage Ifop le désigne « personnalité préférée des Français » devant Jacques Chirac. Peu de temps avant que ne se présentent les premiers candidats à la primaire socialiste de 2011, nombreux sont les soutiens à se manifester pour une candidature de DSK et les premières enquêtes d’opinion le consacrent déjà favori du scrutin.

 

Le 14 mai 2011, il est soudainement arrêté à l’aéroport JFK de New York avant d’être immédiatement placé en garde à vue puis inculpé "d'agression sexuelle, de séquestration de personne et de tentative de viol" par le parquet de New York. Les images de son arrestation feront le tour du monde, et si au terme de son procès extrêmement médiatique, ses avocats trouveront un accord amiable avec la victime, Nafissatou Diallo, l’image de DSK est irrémédiablement entachée par cette affaire (d’autant que d’autres suivront par la suite…).

 

Orpheline de son poulain déchu, la primaire du PS débute dans l’incertitude. François Hollande et Martine Aubry font figure de favoris mais peu de gens croient alors en leur capacité à s’affirmer dans l’électorat face à un Nicolas Sarkozy certes affaibli mais qui conserve un socle électoral fidèle. Au terme du second tour, c’est François Hollande qui l’emporte avec 56 % des suffrages exprimés. Il dispose dès cet instant de six mois pour rallier une majorité de français à sa candidature. Heureusement pour lui, une nette volonté d’alternance semble se dégager dans les sondages puisque, très tôt, il semble devoir gagner un éventuel second tour contre Sarkozy.

 

La campagne va d’ailleurs dans le sens d’un duel plutôt qu’un match à trois, reléguant la première candidature de Marine le Pen à la troisième place, à plus de dix points du second. Le Front de gauche de Jean-Luc Mélenchon entre également pour la première fois dans la course, ce qui permet à une extrême gauche jusqu’alors désunie de se trouver un vrai leader charismatique et de passer la barre symbolique des 10 %. François Bayrou ne poursuit pas sa dynamique de 2007 et perd la moitié de son électorat, dispersé à gauche et à droite.

 

L’enjeu pour François Hollande est de se créer une légitimité présidentiable alors qu’il était régulièrement raillé par le passé, particulièrement sur son apparence physique et son charisme. Il perd beaucoup de poids, fait évoluer son discours, sa posture, son timbre de voix. À l’échéance d’avril, il est transfiguré, et surfe sur l’impopularité de Nicolas Sarkozy pour lui succéder logiquement au terme d’un second tour malgré tout disputé (52 contre 48 %). Nicolas Sarkozy déclare alors qu’il se retire de la vie politique et le nouveau président entame un mandat qui s’achèvera d’ici quelques jours.

 

L’arrestation de Dominique Strauss Kahn n’a finalement pas eu de conséquence sur la victoire du parti socialiste en 2012, en tout cas beaucoup moins que le bilan de la présidence de Nicolas Sarkozy. Néanmoins, elle présente un accroc dans le tissu de la vie politique française. DSK serait devenu président de la république française si l’affaire du Sofitel n’avait jamais existé. Il ne lui restait qu’à démissionner de ses fonctions de directeur du FMI afin de se consacrer à la campagne présidentielle pour que la route se dégage sans mal devant lui et le conduise à la fonction suprême. François Hollande n’aurait eu aucune chance face à la légitimité que son statut avait sculptée à la faveur de son expérience, particulièrement en matière d’économie (et bien qu’une telle crédibilité reste aujourd’hui sujette à discussion) au moment où les Français, traumatisé par l’ampleur de la crise, souhaitaient plutôt un spécialiste qu’un homme d’état pour se pencher sur son cas.

 

Il n’est pas impossible que DSK élu, ait été un meilleur président que François Hollande, ne serait-ce que par sa capacité à rassembler une plus large frange de l’opinion autour de ses idées à l’image d’un Macron aujourd’hui, l’expérience en plus. Des journalistes ont par ailleurs déjà imaginé le scénario d’un Strauss Kahn président, loin de l’image de pervers sexuel qu’on lui prête volontiers à présent. Mais une question demeure dans ce cas : Que serait-il advenu de son mandat si un scandale sexuel de l’ampleur de celui du Sofitel avait éclaté au cours de sa présidence ? Jamais pareille situation n’est arrivé dans l’histoire de la cinquième république mais si une telle chose s’était produite (ce qui est plutôt vraisemblable à en croire le parcours de DSK en la matière), le quinquennat de François Hollande nous apparaîtrais soudainement comme un moindre mal en comparaison.

 

Finalement, au regard du déroulement des trois élections présidentielles qui précèdent, celle de 2002 reste probablement la plus déterminante quant à l’état de la politique française actuelle alors que 2007 en fut la suite logique et 2012 plutôt un risque évité qu’un véritable acte manqué. Le scrutin à venir est lui-même une conséquence assez cohérente de ce qui le précède. Reste à savoir si son résultat poursuivra une trajectoire prévisible dans la vie politique française ou s’il marquera une nouvelle rupture marquante en réplique de celle de 2002. Et qui sait si elle ne pourrait ne pas être plus dévastatrice encore...

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