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CHRONIQUES DU XXIème SIÈCLE

CHRONIQUES DU XXIème SIÈCLE


Possibilités (3) - Vie et mort du dernier gorille de cross river

Publié par Renaud Cadrot sur 13 Mars 2017, 15:24pm

Catégories : #Possibilités

Courant janvier, la plupart des sites d’informations internationales et la presse scientifique relayaient le fruit d’une étude publiée initialement dans le Science Advances. Celle-ci révélait en détail que 60% des espèces de singes menacent de disparaître d’ici 2025 à 2050 pour des raisons humaines quand 75% accusent déjà un déclin. Mêmes certaines espèces emblématiques comme le chimpanzé sont en danger réel d’extinction à moyen terme. L’industrie humaine est en grande partie responsable du fait de la destruction et de la substitution de l’habitat naturel du singe, l’humanité réclamant sa dose régulière d’huile de palme. L’étude démontre qu’aucune espèce animale n’est épargné par notre activité, pas même nos plus proches voisins génétiques.

 

  • Cause : Extinction d’une espèce de singe

  • Terme : 2035-2075

  • Hypothèse : Elevé

  • Possibilité :

 

Extraits du journal de Kingsley Siaka (morceaux choisis)

 

Mercredi 14 novembre 2035

 

Aujourd’hui c’est le jour de mes 15 ans. Comme pour tous mes anniversaires, j’accompagnerai ce matin mon père à son travail, au centre vétérinaire du parc national de Cross River. Il est aide-soignant, ce qui lui permet d’approcher tous les animaux qui s’y trouvent. Du coup, en étant avec lui, je peux espérer les voir moi aussi.

 

Le parc est gigantesque, plusieurs milliers de kilomètres carrés de forêt épaisse où les espèces en liberté peuvent vivre à l’abri des humains. Il est découpé entre la frontière nigériane de notre côté et la frontière camerounaise de l’autre. C’est la rivière Cross qui délimite naturellement les deux territoires, mais le parc est semblable à une zone neutre entre les deux pays. Après tout, c’est la résidence des animaux et ceux-ci n’ont pas de nation. Parmi les centaines d’espèces qui s’y trouvent, il y a de nombreux oiseaux et mammifères mais le site est surtout connu pour sa population de singes rares et variés.

 

Mon père a failli abandonner l’idée de me faire venir dans le centre car la situation est désastreuse depuis quelque temps. Entre les braconniers qui parviennent régulièrement à chasser sur la terre des animaux, les occidentaux qui tentent de récupérer des parcelles énormes de forêt protégée pour leurs activités et enfin les changements climatiques qui perturbent l’environnement et les cycles des espèces, le nombre d’animaux vivants dans le parc décroît dangereusement, à tel point que certaines espèces sont directement menacées. Le gorille cross river, variété de singe hominidé propre à notre région, a vu sa population diminuée jusqu’à presque disparaître malgré la surveillance accrue des experts de la zone. Selon mon père, une seule tribu de cette espèce subsiste à ce jour et beaucoup craignent pour sa survie à court terme.

 

Un nouveau-né a récemment été rejeté par sa mère sans que l’équipe médicale en comprenne la raison. Il a été rapatrié vers le site vétérinaire et mon père participe à le maintenir en vie malgré l’absence maternelle. J’espère le voir aujourd’hui lors de ma visite annuelle, c’est peut-être l’unique représentant de l’espèce que je ne verrai jamais...

 

Jeudi 15 novembre 2035

 

Il s’est passé une catastrophe durant la journée d’hier.

 

Alors que je m’apprêtais à rencontrer le fameux bébé gorille, des coups de feu, dont le son sourd provenait de la forêt, ont soudainement figé d’effroi tout le personnel présent dans le centre à ce moment-là. Dans les secondes qui ont suivi, des gens se sont mis à courir en tous sens. Même mon père a délaissé son travail pour rejoindre la cohue. Des dizaines de voitures ont démarré dans un nuage de poussière et se sont éloignées en direction du bruit. En l’espace de quelques instants, presque tout le personnel et les volontaires se sont envolés, me laissant seul pendant un moment interminable. Restaient sur place deux ou trois personnes qui tentaient de faire le nombre en attendant. Moi je décidais de ne plus bouger, de peur de créer un autre bouleversement involontaire. Pourtant, un autre bruit s’éleva, cette fois en direction du centre vétérinaire. Je courus dans sa direction et découvrit qu’il s’agissait du bébé gorille, qui gesticulait et hurlait de panique alors qu’une volontaire restée avec lui essayait de le calmer. Je lui proposais de l’aider, elle me dit que l’équipe médicale n’a d’autres choix que de simuler une présence maternelle en se grimant en gorille femelle pour nourrir et éduquer le nouveau-né. Cela me surprit mais elle me soutint que dans d’autres cas similaires, l’expérience avait fonctionné dans le passé. C’est ainsi que déguisé en primate maladroit, j’ai pu seconder la soignante en calmant le bébé gorille, intrigué par mes mouvements improvisés mais aussi doux que je le pus.

 

Ce moment de communion s’est malheureusement stoppé quand la première équipe est revenu sur le camp. Une énorme carcasse de gorille se trouvait affalée à l’arrière du véhicule. Je devinais sa respiration lente et épuisée. Très vite, d’autres voitures le suivirent, dont certaines comptaient leur lot de gros primates agonisants. Je compris rapidement qu’ils avaient été la cible des coups de feu précédents. J’ai rapidement croisé le regard embué de mon père qui me demanda, désolé, de retourner chez nous au plus vite prévenir ma mère qu’il ne rentrerait pas ce soir.

 

Samedi 15 novembre 2036

 

Hier était la première fois que je retournais au centre depuis le jour funeste de mes quinze ans. Ce fut le jour de l’attaque la plus terrible qu’à subit le parc national au cours de son histoire. Une horde entière de gorille de cross river a été attaqué par des braconniers désireux de récupérer leurs cadavres pour le marché noir. Plusieurs gorilles ont été laissé pour mort en pleine forêt où mon père et d’autres vétérinaires les ont retrouvés. Ils ont tous été ramené au centre en catastrophe mais aucun n’a survécu hormis le bébé recueilli quelque temps auparavant.

 

C’est à ce jour le seul représentant connu de son espèce.

 

Durant l’année écoulée, plusieurs équipes de volontaires avaient fouillé les bois pour trouver d’autres hordes de cette race jusqu’alors non recensées. En vain. Cela a plongé toute l’équipe médicale et zoologique dans un sentiment de désespoir terrible, chacun se sent responsable de ce qui s’est passé d’autant que personne n’est en mesure de comprendre comment une dizaine de braconniers ont réussi à traverser la forêt sans que quiconque en soit alerté.

 

J’ai eu la chance de revoir le bébé gorille. Mon père m’a dit que son équipe a choisi de le nommer Miracle puisqu’il a survécu au rejet de sa mère et a réchappé à la mort de toute sa famille. Il a grandi et se porte très bien malgré une enfance passée en captivité parmi les humains. Je sais que tout le monde s’occupe bien de lui, il est devenu la mascotte naturelle du parc. Pourtant, en le voyant, j’ai surtout ressenti une profonde tristesse au fond de son regard noir. Bien que son corps se mouvait normalement et qu’il semblait plutôt s’amuser avec le bras de mon père qui l’auscultait, la lumière de ses yeux paraissait s’éteindre par moments. J’aimerais le revoir plus souvent.

 

Mercredi 15 novembre 2045

 

Au lendemain de mon seizième anniversaire, j’ai décidé de marcher dans les traces de mon père en devenant moi-même vétérinaire au sein du parc national de Cross River.

 

Après des années d’études intensives qui m’ont poussé à vivre dans la capitale, Abuja, puis à enchaîner les stages au sein d’autres équipes de soigneurs ici au Nigeria mais aussi au Cameroun, j’ai enfin obtenu un poste de titulaire où j’ai la chance de seconder mon père dans son travail. J’aime m’occuper de tous les animaux qui ont besoin de soins, d’attention ou même seulement de compagnie mais l’un d’entre eux occupe une place particulière dans mon cœur, il s’agit de Miracle, le dernier survivant de son espèce, âgé aujourd’hui de 10 ans.

 

Jamais aucun gorille de cross river n’est apparu aux volontaires partis régulièrement en expédition dans l’épaisse forêt tropicale. Les dernières équipes sont revenus bredouille en 2045, couronnant Miracle ultime représentant de sa race malgré lui. De nombreux journalistes se sont pressés devant les portes du centre pour voir de leurs yeux le seul gorille de son genre qui réside encore sur Terre mais seulement les plus sérieux ont pu obtenir une photo pour illustrer leur futur article.

 

En ce qui me concerne, j’ai chaque jour le privilège de nourrir et observer Miracle. Je peux même me vanter d’avoir obtenu à grand renfort de confiance une relation unique avec ce brave primate. Malheureusement, si le plus souvent Miracle est d’une humeur plutôt joueuse, son regard s’assombrit régulièrement sans raison, alors même que rien n’a changé autour de lui. Et lorsque cela se produit, tout mon savoir et ma technique me sont parfaitement inutiles. La solitude irréversible de ce singe ne peut être atténuée par aucun soin, pas même mes vaines tentatives de réconfort.

 

Mardi 15 novembre 2050

 

L’Afrique vit, ces dernières années, de profonds bouleversements dans son économie, son organisation et sa culture tout entière. Alors que des hommes comme moi continuent de se battre chaque jour pour préserver le patrimoine animalier du pays, avec toujours la même ligne de conduite, les gouvernements et les enjeux varient sans cesse au-dehors de notre bulle et viennent la grignoter de tous les côtés. Les zones protégées sont le cadet de leurs soucis, ce qui importe c’est que la moindre parcelle de terre serve à planter de quoi nourrir une population débordante ou accueille les fondations d’une industrie quelconque. Le continent tout entier a fini par entrer dans son âge industriel et cette nouvelle configuration nous relègue au dernier rang des priorités.

 

Le parc a perdu plusieurs hectares de surface et les subventions se raréfient. Plusieurs soigneurs de renom ont quitté le camp pour toujours et même les volontaires disparaissent au profit de causes plus facilement défendables. Mon père et moi résistons encore pour l’instant mais mon paternel est particulièrement touché par la situation. D’autant qu’il ne s’est jamais complètement remis de l’attaque d’il y a quinze ans.

 

Miracle vit toujours sa vie de dernier gorille de son espèce, le dos comme toujours plus voûté sous le poids d’un tel statut. Il bénéficie heureusement d’une santé et d’un moral solide, surtout lorsque l’on connaît son histoire. C’est lui qui maintient ma volonté intacte face aux épreuves qui nous font face, je sais que tant qu’il sera parmi nous, se riant nonchalamment des efforts constants de l’humanité à faire disparaître tout ce qui ne concerne pas sa race, je continuerais de me battre pour la cause de toute espèce en péril qui survit encore à l’abri dans la forêt. Tant que coulera la rivière au centre du parc, la vie pourra suivre son cours malgré les activités néfastes qui se multiplient tout autour.

 

Lundi 15 novembre 2055

 

Les derniers remparts de bois ploient puis cassent sous le passage des machines. Il ne reste désormais plus le moindre bastion tendu pour freiner la course du progrès.

 

Depuis que l’eau de la rivière s’est trouvé irrémédiablement souillé par les reflux de l’industrie, les animaux sont morts et la forêt s’est asséchée, facilitant ainsi le passage des roues qui l’ont succédé. Mon père et moi filons vers la réserve la plus proche, accompagné de notre équipe la plus fidèle. Deux camions nous suivent avec précaution. A l’intérieur tout ce que l’Histoire a accepté de retenir de notre camp : une poignée d’animaux tenaces qui se sont remis tant bien que mal de la pollution soudaine et, bien sûr, mon fidèle Miracle, survivant à sa troisième apocalypse personnelle du haut de ses 20 fringantes années.

 

Nous nous dirigeons vers le dernier havre de paix encore digne de ce nom du pays, un peu plus au nord. Le climat y est légèrement différent, la végétation d’une nature semblable bien qu’inévitablement perturbante pour tout organisme habitué au même habitat depuis des générations millénaires. Je suis inquiet pour le bien-être, voire même la survie des quelques animaux qui nous reste. Miracle a beau être d’une constitution solide, il n’a jamais respiré autre chose que l’odeur d’écume persistante qui émanait encore il y a quelques mois de la rivière Cross. Qui sait s’il ne va pas s’arrêter de respirer par simple réflexe physionomique...

 

Moi-même qui ai parcouru le pays de part en part et même quelquefois franchis la frontière durant mes études, je n’imagine pas à cet instant ne plus jamais revenir fouler le sol de mon enfance et de mes espérances. Mon père a le regard plus profond que jamais, je ne distingue presque plus la lumière que j’ai si souvent vue scintiller au fond de ses yeux. Pour lui la situation est pire encore : il a échoué à entretenir et préserver un lieu qui lui a pourtant précédé durant des millions d’années. Il aura connu de son vivant la fin tragique d’une histoire que la centaine de ses aïeux ont vue se dérouler invariablement. Même mieux entouré et mieux équipé ailleurs il ne pourra jamais se remettre d’une telle faillite personnelle.

 

Lundi 15 novembre 2060

 

Hier était mon premier anniversaire depuis la mort de mon père. En réalité il était déjà mort depuis ce funeste jour de 2055 où nous avons été contraints de quitter le cimetière fumant qu’était devenu le jadis parc national de Cross River. Entre cet instant et mars dernier, ce qui restait de sa vie n’aura été qu’une longue agonie achevée dans un dernier soupir qui m’est apparu comme soulagé.

 

Depuis, on m’a offert le poste laissé vacant, que j’ai accepté faute de mieux. La personne qui m’a proposé le poste est le seul être humain du site. Ici tout est robotisé, grimé en ersatz d’animaux qui ne trompe la vigilance que des espèces présentes que lorsqu’elles sont dans un état de santé délétère, ce qui, à la réflexion, n’est déjà pas si mal. Miracle, 25 ans, ne supporte pas le moindre bruit de mécanique à 10 mètres à la ronde, je suis seul habilité à le nourrir, le soigner et lui tenir compagnie. Lorsque mon père est mort, il a affiché la même expression de gorille résilient que je lui connais depuis toujours. C’est finalement l’être dont je me sens le plus proche à présent. La réciproque est probable. Les hommes et les singes se font rares pour nous deux.

 

Le classement des espèces selon l'UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature)

 

Cette seule année, deux nouvelles espèces de singes ont disparu de la carte pour l’éternité. Ce n’est pourtant rien à l’échelle de la faune et de la flore terrestre concernée quotidiennement par la raréfaction de leur variété. Une espèce animale ou végétale s’éteint toutes les 20 minutes environ, soit plus ou moins 25000 au total sur une seule année. Des estimations datant du début siècle prévoyaient qu’un quart du patrimoine vivant disparaîtrait d’ici à la fin du siècle et c’est effectivement ce qui se produit depuis. Le plus grave c’est que sur les 8 millions d’espèces différentes qui vivent sur terre et sous les eaux, seules 1 million d’entre elles nous est familières et cataloguées dans l’inventaire de nos découvertes. Toutes les autres restent à répertorier, nous n’en estimons que la potentielle réalité. Ce qui signifie qu’une proportion non négligeable d’êtres vivants meurent sans même qu’un seul être humain les ait un jour croisé alors même que ce dernier est directement responsable de cette extinction. Quant aux autres ils ne laisseront qu’une trace infime sur l’interminable catalogue d’espèces disparues, à jamais nommé qu’en latin, comme un vestige du passé.

 

Fatalement, il n’y a pas assez d’associations, de financement et de volonté pour sauver toutes les espèces en danger imminent de disparition. Passées celles qui sont nécessaires aux industries alimentaires et pharmaceutiques, ainsi que celles qui nous sont trop familières ou dont le statut de race en péril les a transformés en tête de gondole à l’image du panda ou du chimpanzé, toutes les autres sont reléguées au rang d’espèces dont l’extinction apparaît comme négligeable. Cela représente pourtant des centaines, voire des milliers d’espèces animales. Chaque année la liste d’espèces irrémédiablement exterminées s’allonge, elle est diffusée une fois l’an, rapidement parcouru d’un coup d’œil alors que pour chaque entrée c’est tout un pan de la biodiversité qui ne sera jamais remplacé. C’est pourtant l’histoire tragique de Miracle et des derniers représentants de son sang qui se répète constamment dans une indifférence tout humaine. Après tout, les chars écrasent une nature d’où il s’est enfuis, ça n’a plus d’importance.

 

Si rien ne change, l’abondante diversité terrestre se réduira inexorablement jusqu’à devenir dénombrable à l’œil nu. Un peu comme retiré lentement à la nature toutes ses nuances de couleurs pour peindre le monde. Demain il sera blanc et noir. Nous et le néant.

 

Vendredi 15 novembre 2075

 

Hier, Miracle a décidé que quarante ans de solitude étaient bien trop longs pour espérer encore voir débarquer un autre membre de son espèce. 40 années à être unique au monde, c’est un prolongement inespéré pour une espèce vouée à mourir avec elle-même.

 

Moi-même j’ai plus ou moins l’âge de mon père à sa mort, je ne reconnais plus rien de mon environnement, je partage ma vie avec des animaux et des robots, coincé entre deux états du vivant parfaitement antagonistes. En réalité, je me sens déjà un peu seul dans mon genre la plupart du temps. Toutefois, jamais je n’ai ressenti un tel isolement de ma carcasse que depuis la mort de mon plus vieil ami. J’ai passé plus de temps avec lui que sans et à présent je dois faire comme à l’époque où il n’existait pas pour moi.

 

J’ignore si c’est tout le vide laissé par son espèce entière qui me donne le sentiment de ne plus rien contenir à cet instant, ou si finalement Miracle avait empli à ce point mon cœur qu’une fois mort, il ne demeure que sa fonction initiale.

 

Il n’y aura plus jamais de gorille de cross river sur cette planète, encore moins un être tel que Miracle. Par contre il y aura encore bien des hommes après ma mort, mais cette information ne m’enchante nullement.

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