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CHRONIQUES DU XXIème SIÈCLE

CHRONIQUES DU XXIème SIÈCLE


Images du siècle (3) – Les mises en scène

Publié par Renaud Cadrot sur 9 Mars 2017, 18:15pm

Catégories : #Images du siècle

L’histoire humaine depuis un siècle abonde de photographies marquantes qui nous sont familières tant elles incarnent les emblèmes des évènements dont elles témoignent. La photo du Falling man, décrite dans le premier « Images du siècle », en est un parfait exemple. Nous pourrions également citer d’autres clichés iconiques comme celui de David Rydevik, immortalisant l’aspect dévastateur et soudain du tsunami qui s’est abattu sur les côtes indiennes et sri-lankaises en 2004, ou dans un autre registre, celui sublime de Richard Lam d’un couple s’embrassant sur le bitume d’une rue de Vancouver en complet décalage avec les émeutes qui éclatent en ville à ce moment-là.

 

Ces fragments de réalité, arrachés à l’immédiateté de l’instant, sont très prisés par les journaux d’information car ils représentent l’échantillon le plus pure, le plus tangible d’une actualité dont l’imminence nous échappe le plus souvent. Les journalistes et les photographes arrivent le plus souvent plusieurs minutes, heures, voire jours après que le sceau de l’histoire ait apposé son empreinte sur le monde. Les photos de ruines, de bâtiments dévastés sont plus présentes dans les pages de nos quotidiens que celles de l’effondrement qui les ont provoqués. Alors quand un professionnel ou même un amateur un minimum équipé se trouve pile à l’endroit où l’action se déroule et sort son appareil à l’instant même où elle traverse son champ de vision, le résultat est le plus souvent aussi spectaculaire que bouleversant.

 

Puisque ce type de photographie est une rareté, voire un petit miracle plutôt que la norme, que reste-t-il pour illustrer la plupart des autres articles des journaux ? J’ai sélectionné un panel de quotidien français parmi les plus vendus (à savoir le Monde, le Figaro, le Parisien, Libération et la Provence) et j’ai classifié uniquement les images illustrant les articles d’actualité nationale et internationale à l’exception des dessins de presse, des iconographies, des images d’archives ou des photos retouchées ou découpées. Afin de ne pas biaiser les résultats en fonction d’un certain type d’information reprise en chœur par tous les quotidiens, j’ai élargi mes recherches sur plusieurs jours.

 

Le tableau de classification que j’en ai tiré, m’a permis de constater entre autres que la majorité des photos qui illustrent l’actualité nationale et internationale est du type premier nommé bien que la plupart témoignent davantage d’un événement prévisible ou organisé plutôt que la réalisation d’un fait imprévu, immortalisé au bon instant. Deux autres types de photos sont également utilisée pour enrichir les articles de presse. L’un d’eux, heureusement minoritaire, consiste simplement à imager le propos sans lui apporter de réelle valeur ajoutée si ce n’est celle de l’identification. Le plus souvent il s’agit de la photo de la personne ou du lieu concerné, sans que celle-ci ait été prise au moment clé. Ce peut être aussi une photo générique qui n’a d’autre vocation que d’illustrer pour la forme, sans même apporter une valeur quelconque à ce qui suit (exemple : une image d’une personne qui mange pour accompagner un texte sur l’alimentation). Enfin, l’autre type de photographie, que l’on retrouve dans un tiers des articles de presse est la mise en scène photographique.

 

Dans le dernier « Images du siècle », je m’interrogeais sur le défaut majeur de la photographie, à savoir qu’elle est facilement falsifiable ou manipulable. Elle a également un autre énorme défaut, cette fois antérieur à sa concrétisation : elle peut être très aisément mise en scène.

 

On oublie souvent à quel point un cliché n’est que le résultat d’une fraction de seconde d’un fait passé. L’image ne donne qu’un aperçu très bref de la réalité d’une action. Tout ce qui se passe avant ou après le moment photographié, est au mieux suggéré, au pire sujet à interprétation. On peut de ce fait sans aucun mal mettre en scène tout ce qu’on veut que suggère l’image. De plus, au-delà du facteur temps, le cadre de la photo limite terriblement son contenu à mesure que l’on s’approche de ce que l’on veut montrer. L’absence des facteurs sonore, tactile, olfactif et gustatif, réduis nos sens à la seule vue pour décrypter le format photographique. Au final, il s’agit là d’un média que l’on identifie comme révélateur quand il limite en réalité la perception de ce qu’il expose.

 

La mise en scène est facile à mettre en place. Un décor crédible, des protagonistes capables de jouer la comédie le temps d’un flash, des éléments révélateurs disposés judicieusement, un bon cadre, une bonne lumière, un point de vue ingénieux, les ingrédients sont légions et plutôt accessible à qui veut bien s’en donner les moyens. Le procédé n’est pas forcément utilisé qu’à des fins pernicieuses, le plus souvent il est même fait pour le seul exercice de l’art. Mais d’un point de vue journalistique, la mise en scène photographique est à l’information, ce que les tableaux de monarques d’antan et les fresques épiques à la gloire des vainqueurs sont à la véracité historique : un maquillage de la réalité. 

 

Exemples de mises en scènes à vocation artistique

Si le plus souvent, les photographies de presse sont prises par des professionnels employés par le journal concerné ou sont la propriété d’une agence de photographe externe, dans certains contextes ou lieux, une seule personne ou équipe est habilitée à prendre des photos, généralement dans le but de garder le contrôle de ce qui sortira le lendemain dans la presse. Dans de nombreux autres cas, les photographes chargés de couvrir un événement sont autorisés à ne prendre des photos qu’à un moment ou une période donnée. Il n’est pas rare non plus que la personnalité ou le groupe de personnes photographiés exige qu’on les présente sous un jour positif ou d’avoir un droit de regard sur ce qui sera postérieurement diffusé dans les journaux d’information.

 

Dès lors il arrive très régulièrement que les images qui illustrent les articles de presse soient le fruit d’une mise en scène habile. Dans le meilleur des cas, il s’agit simplement de lisser le contenu de l’image afin d’éviter tout accroc dans la perception qu’en aura le lecteur, dans le pire, on peut être en présence d’une volonté de désinformation, voire de propagande pernicieuse.

 

Le siècle dernier a révélé plusieurs dictateurs bien connus qui ont tous cédé à l’appel de la mise en scène dès qu’il était question de communiquer sur leur image. Hitler, Staline, Mao Zedong ont tous posé, souriant parmi un panel d’ouvriers ou d’enfants méthodiquement choisis parmi les plus enjoués et bien portant. Malheureusement notre siècle n’est pas avare en despotes lui aussi. Et tous savent combien créer un culte de la personnalité et véhiculer son image falsifiée est primordial pour maintenir le peuple opprimé de son côté. Pensez aux clichés qui traversent la frontière nord-coréenne, toujours en provenance de la même unique source et qui exposent invariablement son dirigeant hilare, bien positionné au centre de l’image, entouré de sa cohorte d’amiraux un peu trop décorés ou de gens du peuple dont tous les regards convergent vers le même point.

 

Dans un autre registre, comment ne pas citer les mille et une aventures de Vladimir Poutine, immortalisés au travers de clichés épiques, tantôt torse nu, bombant le torse en pleine nature, montant un fier étalon, une autre fois posant en treillis devant le cadavre encore chaud d’un tigre, parmi un parterre de chasseur, ou encore armé d’un fusil, nageant dans une rivière, pilotant un hélicoptère, un sous-marin ou une voiture de course. À la moindre occasion, l’homme se met en scène de façon exagérément virile, afin d’enrichir picturalement sa légende personnelle. 

 

 

Par rapport à cette communication gouvernementale, il est assez périlleux d’évaluer si celle-ci entre dans le registre de la stratégie ou celle de la propagande pure et dure. Lorsque le couple Obama met en scène son couple et sa vie de famille, le fait-il pour contrôler son image ou en travestis-il la réalité ? Quand Nicolas Sarkozy et David Cameron, alors respectivement président français et premier ministre britannique, marchent triomphalement sur le sol Libyen à la suite du mouvement populaire conclu par la mort de Mouammar Kadhafi, le font-ils uniquement pour redorer leur image ou utilise-t-ils cet événement pour une campagne personnelle plus immorale ? Le danger de la mise en scène au niveau politique est qu’elle joue les funambules sur la frontière entre amélioration et transformation, entre maquillage et travestissement.

 

Après la mise en scène personnelle, la mise en scène événementielle. Le but le plus souvent est cette fois de donner une valeur historique à un événement monté de toutes pièces et immortalisé par la présence de journalistes et de photographes invités pour l’occasion. Le cas le plus récurrent est la poignée de main symbolique, échangée entre deux vieux ennemis, généralement chef d’État ou représentants un minimum identifiable. Combien de fois a-t-on profité de l’aubaine d’un regroupement international pour simuler un rapprochement entre deux nations fâchées ? Combien de poignées de main sincères, le temps d’un cliché dont l’empreinte lumineuse se prolongera plus longtemps que l’espoir qu’il a suscité ? Au cours de ce siècle, les dirigeants israéliens et palestiniens se sont serré la paluche sous une pluie de flashs à plusieurs occasions sans que jamais une véritable réconciliation vienne officialiser le geste. 

 

La mise en scène peut être également utilisée pour contredire une image peu radieuse jusqu’alors véhiculée par des sources non officielles. Raffermir la position d’un gouvernement, authentifier une relation entre deux partenaires diplomatiques, voire au sein d’un couple princier, entre un entraîneur de foot et l’un de ses joueurs. Le plus souvent les mises en scène issues de ces moments sont photographiées dans le cadre d’une conférence de presse où tous les tenants relèvent de la mise en scène médiatique. Lors de grands événements sportifs, particulièrement ceux organisés dans les pays connus pour leur indifférence quant aux droits de l’homme, l’occasion d’améliorer leur réputation auprès de toute la presse internationale est un enjeu prioritaire. Des hôtes enthousiastes, des rues propres et vidés de leur pauvreté, des quartiers entiers éjectés du cadre des photos officielles illustrant les jeux de Sotchi en 2012, de Pékin en 2008, la coupe du monde de football au Brésil en 2014, etc.

 

Enfin, la presse se laisse parfois piéger par des clichés qualifiés d’historiques quand ils sont en réalité autant de simulacre d’une actualité qui se concrétise dans un cadre préalablement balisé. Lorsqu’en avril 2003, la statue de Saddam Hussein est déboulonné de son socle devant un parterre de journalistes qui n’en demandaient pas tant, le cliché a questionné sur le véritable engouement populaire qui a accompagné l’arrivée de l’armée américaine sur le sol irakien. Les photos de guerres véhiculées par l’appareil gouvernemental belligérant peuvent être sujette à suspicion tant elles poussent à croire le bienfait de la violence exercée. Des troupes souriantes, des campagnes propres, presque pacifiques, orchestrés par des hommes et des femmes érigés en qualité de héros de la nation, un flot d’images trop belles où jamais la poussière et le sang ne viennent salir le moindre pixel. La mise en scène cache beaucoup de choses derrière ce qu’elle accepte de montrer. 

 

Si l’on additionne le pouvoir d’une bonne mise en scène à la magie d’un coup de scalpel numérique, multiplié par la capacité de diffusion massive du résultat final, il est aisé de comprendre pourquoi la vieille méthode employée depuis que l’homme sait peindre continue de s’employer en haute sphère pour désinformer tout un peuple. Heureusement, aujourd’hui tout le monde possède un appareil photo ne serait-ce que sur son smartphone. Chacun peut participer à enrichir l’abondant catalogue de clichés disponibles aux regards de tous sur la toile. Autrefois un prestigieux monarque pouvait s’assurer que seul l’image qui lui convenait serait reproduite et distribuée sur son territoire alors qu’à présent les mises en scène sont généralement occultées par une cascade d’autres photos plus spontanées et réalistes, volés à chaque instant par des professionnels intègres ou des amateurs réactifs. Sans compter que même les mises en scène sont régulièrement raillés sur internet, dégommant leur légende fardée à grand renfort de parodies, de détournements divers. Presque toutes les images présentées précédemment on subit les habiles outrages de la toile, avant d’être largement diffusé à leur tour, parfois même davantage que les photos initiales.

Il est probable qu’un jour chaque mise en scène à peine émise soit directement dévorée par l’insatiable appétit de vérité qui règne un peu partout sur internet. Dès lors, les despotes de tous poils, désinformateurs professionnels et autres figures incapables de s’animer sans artifices devront se présenter au monde sur leur jour réel, sans lumière ni cadre. Une actualité visuellement plus fade sera la rançon de l’objectivité informative.

 

 

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