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CHRONIQUES DU XXIème SIÈCLE

CHRONIQUES DU XXIème SIÈCLE


Acteurs du siècle (3) – Anders Behring Breivik

Publié par Renaud Cadrot sur 30 Mars 2017, 14:42pm

Catégories : #Acteurs du siècle

Contexte : Vendredi 22 juillet 2011, Norvège. Deux attentats terroristes, organisés par un seul homme, provoquent la mort de 69 personnes à Oslo et sur l’île d’Utoya.

 

Durant un après-midi anonyme de l’été 2011, la Norvège va brutalement faire irruption au sein de l’actualité internationale lorsqu’une bombe explose à l’entrée du siège du gouvernement, à Oslo. La détonation retentit à 15h26, heure locale, en ce jour désormais funeste du 22 juillet. Le souffle de l’explosion provoque la mort de 8 personnes, des dizaines de blessés et des dégâts matériels estimés à plusieurs millions de couronnes norvégiennes. Alors que l’essentiel de la police nationale s’active sur place pour retrouver l’auteur du crime, un autre attentat, plus destructeur encore, se déroule à 40km de là, sur l’île d’Utoya.

 

Cette petite île de 120m², propriété du parti de l’Arbeidernes Ungdomsfylking (Ligue des Jeunes Travaillistes) depuis 1950, devient le théâtre d’une tuerie invraisemblable. Alors qu’un camp d’été est organisé à ce moment-là, réunissant pour l’occasion plusieurs centaines de jeunes adultes membres du parti, un policier armé attend sur la rive opposée. Il se présente au garde-côte comme le membre d’une unité policière chargé d’assurer la sécurité sur l’île à la suite de l’attentat qui vient de se produire à Oslo. On lui envoie une barque motorisée afin qu’il puisse traverser les dizaines de mètres d’eau glaciale qui le séparent encore de l’île. Une fois l’objectif atteint, il abat de sang-froid deux des organisateurs qui l’accueillent puis se dirige immédiatement vers le point le plus densément peuplé du terrain. Les jeunes, alertés par les premiers coups de feu, sortent à l’extérieur et comprennent rapidement qu’un homme cherche à les abattre. Bientôt, la panique gagne toute l’île alors que le faux policier continue de tirer en direction du moindre être vivant qui croise son champ de vision.

 

Plusieurs jeunes, pris au piège, n’ont d’autres alternatives que de se cacher ou de plonger dans une eau froide et peu sereine, sans garantie de parvenir vivant sur l’autre berge. La plupart tentent de joindre la police locale, mais la ligne est rapidement saturée puisque chaque appel est renvoyé vers le petit poste de police de la ville d’à côté. La majeure partie des autorités les plus compétentes est réunie à Oslo et lorsque le commandement comprend ce qui se trame sur l’île d’Utoya, il faut rabattre des unités entières d’hommes du centre-ville jusqu’aux lieux du drame, à une demi-heure de route. L’absence d’hélicoptère à disposition de la police ce jour-là, la situation chaotique dans les rues d’Oslo, additionnée à un manque d’expérience et d’organisation des forces de l’ordre norvégienne vont laisser le temps au tueur présent sur l’île de poursuivre tranquillement son massacre. Arrivé sur les lieux à 17h22, il faudra attendre une interminable heure pour que débarquent les premiers policiers. L’homme se rend alors sans faire faire d’histoire après avoir tué 69 personnes et blessé des dizaines d’autres.

 

L’homme se nomme Anders Behring Breivik et il est à ce jour responsable du plus grand massacre qu’ait connu la Norvège depuis la fin de la 2nde Guerre Mondiale ainsi que le tueur de masse le plus « prolifique » de l’ère contemporaine avec un bilan de 77 victimes en l’espace de trois heures de temps.

 

Lors de son très médiatique procès, entre avril et août 2012, Anders Breivik va faire preuve d’un manque d’humanité tel que de nombreux observateurs et professionnels vont le qualifier tantôt de monstre, d’être inhumain, tantôt de malade mental, de fou ou de schizophrène. Plusieurs experts psychiatriques désignés pour examiner la santé mentale du meurtrier vont même demander qu’il soit interné plutôt qu’emprisonné. Toutefois, la manière dont Breivik a méthodiquement organisé les attentats, sa détermination et son incroyable froideur lors de l’exécution de son plan et la façon dont il s’est défendu à partir du moment de son interpellation laisse apparaître un homme profondément convaincu du bien-fondé de ses actes et clairement conscient de tout ce qu’il a fait pour y parvenir.

 

Le procès va surtout permettre de mettre en lumière le caractère identitaire des attaques d’Oslo et de l’île d’Utoya. Avant même que la bombe n’explose devant le siège du gouvernement, Breivik avait pris soin d’expédier un pamphlet de 1500 pages, nommé « 2083 », à un millier de personnes plus ou moins proches des mouvances extrémistes d’Europe. Dans ce manifeste l’islam, le socialisme et les médias norvégiens y sont qualifiés d’ennemis de la patrie. Breivik reprend à son compte des thèses d’écrivains nationalistes, développe sa propre version d’une déclaration d’indépendance et détaille les contours de son plan, en se présentant comme le « commandeur des chevaliers justiciers » dont le dessein final est de mener « une guerre préventive contre les cultures marxistes et multiculturalistes d’Europe et de repousser, battre ou affaiblir l’invasion/colonisation islamique en cours, pour avoir un avantage stratégique dans une guerre inévitable avant que la menace ne se matérialise ». Lors des séances au tribunal, Breivik va exiger à plusieurs reprises sa libération immédiate, reconnaissant les faits qui lui sont présentés mais les jugeant « cruels mais nécessaires ». Il plaidera également non coupable devant les juges, n’emmétra aucun regret devant l’enchaînement des témoignages de victimes et s’il pleurera une fois au cours de son procès c’est uniquement parce qu’il sent que son « pays est en train de mourir ».

 

Au terme du procès, Breivik est condamné à la peine maximale en Norvège, à savoir 21 ans (la durée de la peine fera l’objet d’un débat international, mais ce sera le sujet d’un autre texte). Cinq ans après, il continue de faire parler de lui en qualifiant les conditions de sa détention inhumaine mais la cour d’Appel a rejeté sa plainte.

 

Ce qui aura également stupéfait le monde entier à l’heure de comprendre comment les attentats ont été organisé, fut d’apprendre que l’assassin a agi complètement seul. Anders Behring Breivik, s’il a façonné son idéologie au contact d’intellectuels extrémistes et de groupuscules racistes au cours du temps, a imaginé, élaboré et effectué ses attaques en solitaire. De l’instant même où l’idée de s’en prendre directement aux « traîtres » de l’état norvégien a germé dans sa tête, comme un lierre envahissant et tenace, jusqu’au moment de son arrestation, pas la moindre personne sur Terre, autre que lui, n’avait même connaissance de ce qui s’est produit le 22 juillet 2011.

 

La seule lecture du manifeste de Breivik détaille son plan : Il a financé seul l’entièreté de l’équipement nécessaire, en utilisant l’argent qu’il a précédemment accumulé, en vendant de faux diplômes en ligne et en s’endettant massivement. Dès 2009, il se crée une couverture dans le but d’acheter des tonnes d’engrais dont il a besoin pour concevoir sa bombe. Il fabrique une entreprise agricole de toutes pièces, à grand renfort de prospectus et de cartes de visite factices. En 2010, il parvient à se procurer des équipements de protection et des insignes de police, pour parfaire son déguisement. Il obtient également en toute légalité un pistolet et un fusil automatique ; il justifie ses achats par la pratique du tir dans un club dans lequel il s’entraîne justement. La même année, il commence à commander de l’engrais en Pologne. En 2011, il prétexte cultiver des betteraves à sucre et fait enregistrer son entreprise fictive ce qui lui permet d’obtenir un numéro d’identification et d’acheter une ferme sans éveiller les moindres soupçons. C’est dans cette ferme qui finira de fabriquer sa bombe, de cacher son matériel et d’achever les préparatifs avant de venir garer sa camionnette d’occasion devant le siège du gouvernement le 22 juillet 2011 et de s’enfuir vers l’île d’Utoya avant qu’il n’explose un peu plus tard.

 

Certains diront qu’une telle attaque ne put être accomplie dans un pays plus sécuritaire que la Norvège par le fait d’un seul homme. Mais la détermination extrême de Breivik à aller au bout de son plan (il était endetté et ne possédait plus aucun bien personnel de valeur au moment de l’attaque) et sa capacité à exploiter les failles du système norvégien laissent à penser que peu importe les murs qui se seraient dressés face à lui dans n’importe quel pays, la finalité eut été la même.

 

L’histoire ne recense que de rares cas de parfaits solistes comme Breivik. Durant ce siècle, les attentats ont le plus souvent été commis par des terroristes initialement formés par une entité plus vaste comme Daech. Et si les dernières années ont mis quelques fois en lumière d’autres meurtrier solitaires, motivés par des enjeux politiques à l’image d’Alexandre Bissonnette, présumé coupable de l’attentat de la grande mosquée de Québec le 29 janvier 2017 (6 morts), aucun n’a autant donné l’impression de s’en prendre à un pays entier par ses seuls actes et volonté.

 

Siège du gouvernement à Oslo après l'attentat

 

Le cas interroge sur ce point : Une seule personne peut-elle impacter sur la mécanique se son pays, voire du monde ? Peut-elle influencer par son seul vouloir la destinée de tous les autres maillons de la société ? On pourrait répondre que le monde change inéluctablement, quand bien même le plus indécrottable despote tâcherait de maintenir une emprise totale sur son peuple ; il finirait bien par mourir un jour. Et les conflits internes comme externes, les désastres climatiques, les évolutions technologiques et sociales seraient autant de leviers sur lesquels il ne pourrait rien. Un seul grain de sable peut enrayer la mécanique la plus rutilante.

 

Mais dans ces cas, l’homme individuel ne fait que suivre le mouvement engagé, il n’en est pas l’auteur. Si l’on excepte les puissants de ce monde, ceux donc chaque choix se répercute jusqu’aux confins des océans, la plupart des hommes vivent et meurent en faisant partie du décor, en état à la fois rouage indispensable mais interchangeable.

 

À l’apogée d’internet, alors que chaque être humain est en mesure de rentrer en contact avec tous les autres pourvu qu’il dispose d’une bonne connexion au réseau, chacun peut à la fois se mettre en avant et réunir un auditoire conséquent, comme se sentir noyé dans un flot humain extrêmement bruyant où sa voix est sans cesse recouverte par des milliards d’autres. Ce que change fondamentalement l’outil internet, est que chaque voix humaine est potentiellement audible au reste du monde à la seule condition que quelqu’un daigne y tendre l’oreille. De ce fait, la capacité pour un être humain de se hisser au-dessus de la foule est plus importante qu’autrefois. Toutefois, cela ne garantis pas de marquer de son empreinte ses contemporains et son époque.

 

Île d'Utoya après le second attentat

 

Ce qu’il faut à une seule personne pour durablement ébranler l’édifice institutionnel au point parfois de le modifier jusque dans ses fondements, c’est la capacité à commettre un acte suffisamment traumatisant pour qu’on y cherche un remède à tout prix.

 

Les attentats accomplis par Breivik sont non seulement désastreux pour tous ceux qui ont été directement touché, familles et proches des victimes, témoins et survivants, condamnés à vivre en traînant derrière eux le fardeau d’un traumatisme aussi violent que difficile à accepter, mais aussi pour tout l’appareil sécuritaire, débordé par la situation et dont les attaques ont dévoilé les failles béantes de leur système, pour les représentants de l’état, directement ciblés dans leur institution et qui doivent s’interroger sur l’ampleur du courant nationaliste qui s’est développé entre ses frontières, et enfin pour tout le peuple, désormais craintif à la moindre détonation. Tous les débats publics à suivre, les décisions gouvernementales, les lois mises en place, les modifications de l’appareil policier et même tous les mois de juillet seront désormais empreintes de l’action indélébile d’un seul homme.

 

Anders Behring Breivik n’a pas seulement tué 77 personnes au 22 juillet 2011, il a balafré un pays en entier. Et si aujourd’hui la Norvège va mieux et honore ses morts à l’échéance entachée, la plaie se referme en laissant son sillon apparent.

Acteurs du siècle (3) – Anders Behring Breivik

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