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CHRONIQUES DU XXIème SIÈCLE

CHRONIQUES DU XXIème SIÈCLE


Mots du siècle (3) – Contre-nature

Publié par Renaud Cadrot sur 20 Février 2017, 17:15pm

Catégories : #Mots du siècle

 

- CONTRE-NATURE, adjectif invariable.

 

  • Se dit d'un comportement ou d'un fait contraire à l'ordre naturel des choses. Une action contre nature va à l'encontre des us et normes établis.

    Exemple : Cet homme cultivait des plaisirs et des vices contre-nature.

 

Depuis le 17 mai 2013, un couple de même sexe peut légalement se marier en France. Le pays est AINSI devenu le 19ème au monde à permettre ce type d’union (14ème en Europe). Toutefois, la loi concernée n’est pas passée sans encombres puisque le gouvernement d’alors à fait face à une opposition virulente dans la classe politique et à de nombreux mouvements populaires dans la rue malgré des enquêtes d’opinion majoritairement favorables.

 

Durant l’année 2013 (et même jusqu’à aujourd’hui) des centaines de voix se sont élevés dans la sphère médiatique contre le projet de loi : politiciens, représentants religieux, personnalités publiques ou même simples parents. Des débats houleux s’organisaient presque tous les jours sur les plateaux des chaînes d’information en continu, pléthores de micros s’amassaient autour de personnes qui n’attendaient que ça. Presque tout a été dit sur le sujet de la position la plus modérée aux jugements définitifs et parfois fallacieux. Surtout ? le pire a rempli nos postes de radio et de télévisions, Christine Boutin qualifiant l’homosexualité « d’abomination », un ancien élu FN l’assimilant à la zoophilie, le cardinal Barbarin à la polygamie, un élu chrétien-démocrate parlant de perversion, de dégénérescence, d’hymne à la mort,… Un mot revient très souvent dans ce vacarme : « Contre-nature ».

 

Exemples d'articles tirés d'internet sur le sujet du contre-nature

Le concept de contre-nature n’est pas brandis que dans le cas du mariage homosexuel. On le ressort régulièrement dès lors qu’il est question d’aller à l’encontre de ce qu’on estime relever du droit naturel : OGM, chimie, transsexualité, fécondation in vitro ou avortement, chaque situation où l’humain enfreint « l’ordre naturel des choses » questionne sur le positionnement d’une limite éthique qu’il ne faudrait pas dépasser au risque de se prendre pour Dieu. Et même lorsqu’il n’est pas question d’une dimension religieuse, la question de la contre-nature rejoint l’idée que ce qui n’est pas naturel n’est pas sain pour l’humain.

 

L’argument contre naturel est-il légitime ? Peut-on y avoir recours dans un débat impliquant des questions morales et même d’une manière générale ? N’est-il pas un concept vide de sens si l’on considère que tout ce qui nous compose est nécessairement issu de la nature ?

 

Justement, avant de comprendre ce que recouvre la contre-nature, peut-être est-il primordial d’expliquer le seul concept de nature.

 

Qu’est-ce que la nature ? Au sens commun du terme, la nature représente l’ensemble spatial qui n’a pas été altéré par la main humaine, tout lieu majoritairement verdoyant, abritant principalement la faune et la flore terrestre ni humaine, ni domestiquée, en somme tout endroit préservé de l’homme, de sa trace et de ses intentions. De « nature » résulte « naturel », c’est-à-dire ce qui est directement issu de cette même nature, y ajoutant une dimension pure, non modifié par quelques composants additionnels.

 

Une confusion naît souvent à la question de savoir ce qui est naturel de ce qui ne l’est pas. En effet, définir une frontière nette entre ses deux notions pourtant clairement antagonistes n’est pas une mince affaire. En réalité, cette délimitation est impossible à tracer pour la simple raison que ce que l’on considère comme non naturel est en fait une modification de ce qu’il l’est. Prenons l’exemple d’un gâteau. Il n’existe pas en tant que tel dans la nature et tous ses composants, que ce soit la farine, le beurre ou le sucre en sont également absents dans leurs formes finies. Or, chacun de ces ingrédients n’est que le résultat d’une manipulation de constituants naturels. En poussant le raisonnement plus loin, on se rend bien compte que rien n’est produit sans la contribution de tout ce que la terre a à offrir, d’un smartphone à une centrale nucléaire.

 

Quand bien même, une opposition entre naturel et non naturel est souvent légitimée par ce que le premier apporte de bienfait comparé au second. Une idéalisation du naturel survient ces dernières années, principalement motivée par un rejet des excès humains. L’ampleur du combat écologique ou végan se justifie par les trop nombreux désastres que l’industrie et son économie engendrent sur la planète, mais un combat pour la nature ne doit pas pour autant lutter contre l’entièreté des créations humaines. Si la consommation de masse, le gâchis, le non dégradable, sont une plaie pour le bien-être de tous, il ne faut pas oublier que l’humanité a également enfanté des trouvailles nécessaires à notre bien-être de la roue à la canne à pêche en passant par les lits, les portes, les escaliers, les ponts, les fourchettes, les vêtements, le savon, soit 99 % de ce que chacun utilise quotidiennement même au fin fond des peuplades les plus primitives.

 

Les marques ont régulièrement recours à l'argument naturel pour améliorer leur image

En opposition, il faut rappeler que les tremblements de terre, les raz-de-marée, les éclairs, la peste, la malaria, les infections, le venin, les plantes carnivores ou même simplement la mort sont belles et biens naturels mais plutôt nuisibles pour la majorité d’entre nous. L’argument qui attribue au naturel une dimension bienveillante supérieure à tout ersatz humain est communément appelé « Appel à la nature ». Il s’agit d’un sophisme, c’est-à-dire un raisonnement à la logique biaisée, voire fallacieuse. Par exemple, l’argument qui dit qu’un médicament issu directement d’une plante est forcément meilleur qu’un traitement chimique, confère à la nature une qualité invariablement supérieure quand la réalité est beaucoup plus complexe. L’argument commet en fait deux erreurs.

 

La première est de laisser entendre que ce qui est chimique est artificiel. La chimie est souvent associée à une image péjorative de la science. Pourtant, un sucre qui fond dans un verre d’eau, une fleur qui synthétise la lumière du soleil ou même la simple conversion de l’air que l’on inspire en énergie sont des réactions chimiques. La chimie n’est jamais que l’étude et la transformation de la matière. La plupart des médicaments sont chimiques, puisque leurs natures mêmes dépendent de la transformation moléculaire.

 

La seconde erreur est celle qui dit qu’un médicament à base de plante est forcément le meilleur. Les plantes n’existent pas dans la nature avec la seule vocation de guérir les hommes. Elles sont toutes des organismes à part entière dont l’enjeu est de survivre et proliférer. Se soigner avec une plante ou juste une partie, c’est assimiler son principe actif avec tout ce qui la compose également, c’est-à-dire de nombreux autres éléments absolument pas médicinaux, voire parfois dangereux. Un médicament, admettons de l’aspirine, est un composé qui contient le principe actif utile d’une plante et seulement celui-ci, tout ce qui était dispensable a été éliminé pour conserver le plus important. Les médicaments sont souvent des versions améliorées de ce que la nature nous offre. Je dirais même que la médecine est très souvent l’excellent fruit d’une collaboration réussie entre la nature et les hommes.

 

Ce qui est naturel et ce qui ne l’est pas ne sont pas voués à se combattre perpétuellement pour définir qui est hiérarchiquement supérieur à l’autre. Ces deux entités, qui sont en fait issu d’une seule, peuvent tout à fait vivre en parfaite harmonie dans notre société. Alors pourquoi ce problème initial de contre-nature ?

 

Si on balaie tous les débats où il est question de contre-nature d’un point de vue scientifique, il reste la dimension éthique. Ce qui est de l’ordre de la nature se meut alors en loi naturelle : à savoir, ce que la nature permet ou non. La question de contre-nature est le plus souvent rattachée à la foi en une entité supérieure qui édicte ces fameuses lois naturelles.

 

En effet, si on admet que ce qui naturel et ce qui ne l’est pas sont du même ordre, rien ne permet de dire qu’un comportement est plus naturel qu’un autre. Dans ce cas, seul l’emplacement du curseur moral de chacun permet de trancher sans que qui que ce soit puisse revendiquer la vérité sur ce qui est préférable. Une personne peut juger que l’avortement n’est pas souhaitable pour différentes raisons : une douloureuse expérience personnelle, la connaissance de cas allant dans ce même sens, une éducation approuvée par le temps, mais aussi une méconnaissance du sujet, des clichés persistants,… Si elle use de l’argument contre-naturel, celui-ci ne suffit pas à expliquer si une telle pratique est effectivement défendable ou non.

 

Seule la croyance en une figure d’autorité supérieure, édificatrice de lois claires sur ce qui doit être et ne pas être, peut justifier l’utilisation d’une expression telle que « contre-nature ». L’argument qui dit que deux hommes ne peuvent pas se marier ensemble car cela est contre-nature, revient à dire que ça va à l’encontre d’une loi quelconque de la nature, puisque celle-ci n’est pas en mesure de juger ce que l’humain fait de son existence. Dans tout autre cas il s’agit là non pas d’un argument mais d’une simple opinion à valeur morale.

 

Dès lors, et en attente d’une preuve tangible quant-à la réalité d’un Grand Ordonnateur du monde humain, tout raisonnement qui brandit la contre-nature comme argument exploitable peut sans mal être balayé d’un revers de la main.

Mots du siècle (3) – Contre-nature

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