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CHRONIQUES DU XXIème SIÈCLE

CHRONIQUES DU XXIème SIÈCLE


Hors-série (1) – Un rétrécissement du monde ?

Publié par Renaud Cadrot sur 27 Février 2017, 16:33pm

Catégories : #Hors-Série

Le monde est petit. Pour s’en convaincre, il suffit d’avoir une fois fait l’expérience de croiser fortuitement un proche sur notre lieu de vacances ou bien de rencontrer une personne qui par un heureux hasard, et ce malgré les distances kilométriques qui nous séparent, a un proche en commun avec soi. Le monde est une sorte de vaste village où tout le monde nous est familier, de près ou de loin, seulement séparé par une poignée de contact.

 

Ce monde est si petit et facile à parcourir. Depuis Paris, Barcelone n’est qu’à 6 heures de train et New York à 9 heures de vol. Même le lieu le plus éloigné de la planète depuis mon point de départ est accessible en moins de deux tours d’horloge. Rien n’est désormais trop loin ou trop grand pourvu que les dépenses suivent. D’autant qu’avec l’apogée d’internet et des réseaux sociaux, tous ceux que je peux aisément visiter demain sont déjà là, à portée d’écran, immédiatement disponibles pour échanger. Les câbles, les routes, les flux de l’humanité recouvrent l’entièreté de la croûte terrestre, il n’y a qu’à suivre les fils pour dérouler toute la vie et l’espace de la terre en un temps infime.

 

Si le contenu des deux précédents paragraphes vous paraît exagéré, il s’appuie pourtant sur de véritables travaux scientifiques.

 

Le « phénomène du petit monde », également appelé « paradoxe de Milgram », avance qu’un être humain choisi au hasard est potentiellement connecté à n’importe quel autre par une chaîne de connaissances individuelles comprenant 6 maillons. Peu importe la distance, l’âge, le sexe, l’échelle sociale qui séparent deux individus, il est possible de les relier par 6 personnes seulement.

 

Le concept fut d’abord théorisé en 1929 par un écrivain hongrois, Frigyes Karinthy, dans un recueil de nouvelles. L’auteur, s’exprimant sur le futur des réseaux humains, imagina qu’avec l’amélioration des moyens de communication partout sur Terre, les hommes finiraient par être liés malgré les centaines ou milliers de kilomètres, au point de réduire les écarts de connaissances à 6 intermédiaires. Dans les années 60, Stanley Milgram, psychologue social américain (à qui l’on doit déjà une expérience renommée sur la soumission à l’autorité), décide d’expérimenter la théorie de Karinthy à grande échelle. Pour ce faire, il demande à un groupe test de 50 personnes choisies au hasard et basées dans le Nebraska de faire suivre une lettre destinée à un agent de change résidant dans le Massachusetts. Les lettres ne devaient se transmettre que de main en main, l’idée étant que chaque expéditeur les fasse circuler à une personne qui leur semblait apte à faire suivre à leur tour la lettre jusqu’à atteindre le but établi. Au terme de l’expérience, seules 3 lettres parvinrent à destination, mais pour celles-ci Milgram constata que la chaîne de personnes ayant participé à les faire circuler n’avait jamais excédé 6 personnes.

 

Schématisation simplifiée du phénomène

 

Plus tard, il retenta l’expérience, cette fois avec un échantillon de 296 cobayes du Nebraska et autant de lettres destinées à une personne située à Boston. Cette fois, 64 lettres atteignirent leur but, avec toujours un seuil de 6 intermédiaires. En 1967, Milgram écrivit un article décrivant le phénomène intitulé « Result of communication project ». Si les résultats observés par le psychologue furent parfois accueillis avec scepticisme par la communauté scientifique, d’autres expériences postérieures, menés dans le Michigan ou à Montréal, permirent de confirmer les premières. Les conditions d’expédition ou la nationalité du destinataire variaient selon les études mais les résultats laissaient surtout apparaître des différences dans la durée de transmission ou la quantité de courrier parvenu au terme de l’expérience.

 

En 2011, les centaines de millions de cobayes involontaires, détenteurs d’un compte Facebook, ont sans le savoir aidé la science à affiner ses chiffres quant au phénomène du petit monde. Des employés du réseau social ont calculé le degré de séparation qui existe entre deux membres de Facebook en s’aidant d’un algorithme développé par une université milanaise. Ils ont ainsi pu constater que celui-ci s’abaissait à 4,74 en moyennes au lieu des 6 de Milgram. Un calcul antérieur (en 2008) avait abouti à un résultat de 5,28 utilisateurs, mais le réseau comptait alors bien moins d’adhérents. La même année, Microsoft avait sorti un résultat plus en phase avec les expériences de Milgram, quantifiant une chaîne de 6,6 personnes parmi un panel de 240 millions de personnes. Le résultat, plus conséquent que celui de Facebook, s’explique par le fait que Microsoft ne s’est limité qu’aux personnes qui avaient déjà échangé via un tchat ou une boîte mail.

 

En définitive, il apparaît qu’internet et les réseaux sociaux ont resserré les liens entre les utilisateurs, en plus de leur offrir une chance plus importante de les faire se rencontrer en quelques clics. L’augmentation croissante des plates-formes d’échange en ligne a lié des millions d’internautes désireux d’étendre leur réseau social déjà bien conséquent. Au-delà des forums, sites de rencontres, tchats divers qui requièrent tous un certain nombre de points communs entre les utilisateurs, des concepts du type Chatroulette se sont complètement affranchis de toute contrainte pour relier les gens si ce n’est le seul hasard et, bien sûr, le fait que chacun se trouve sur le site à l’instant clé.

 

La rapidité et la multiplicité des moyens d’échanges accroissent encore davantage la quantité de personne que chaque être humain peut contacter en l’espace d’une seule journée pour peu qu’il dispose d’un débit internet suffisant, outrepassant sans aucun mal toutes les frontières sculptées par la géologie et des millénaires de conflits.

 

D’un point de vue physique, le monde semble également s’amoindrir tandis que le progrès propulse toujours plus vite les Hommes d’un bout à l’autre de la sphère. L’industrie des transports a accompli des pas de géants durant les dernières décennies, embarquant toute l’humanité dans sa course frénétique. Les trains et les avions gagnent en vélocité, recouvrent la sphère terrestre de routes droites, jamais entravées par les obstacles naturels qui jadis barraient les routes et contraignaient les voyageurs à des détours parfois insurmontables. Les voies rapides se sont également démultipliées, nervurant le sol comme un énorme réseau sanguin de plus en plus apte à absorber tout le flux de routiers et de vacanciers.

 

L’accroissement des classes moyennes à l’échelle planétaire permet à toujours plus de personne de s’offrir des vacances et donc de prendre la route ou l’avion en empruntant le chemin le plus court entre le quotidien et le coin de paradis désiré. Le trafic aérien a transporté 1.5 milliards de passagers en 2003, 3.4 en 2014 et devrait encore augmenter pour atteindre 16 milliards en 2050. Ceux qui préféreront le train pourront peut-être également s’affranchir du facteur temps de trajet grâce à des innovations à venir telles que l’Hyperloop, projet de transport futuriste puisqu’il s’agira de faire voyager des voyageurs ou des marchandises propulsées à 1000 km/h au travers d’un réseau de tubes à basses pressions (bien que le concept soit sujet à débat). Tous les gains de vitesse acquis par l’ingéniosité humaine durant les derniers siècles de son histoire n’ont pas fini de s’accroître au point de donner l’illusion de connecter chaque personne et lieu de la Terre avec une facilité qui annule tous les écarts réels de distance.

 

Image d'illustration du prototype d'Hyperloop

 

Le monde semble donc à présent plus petit que jamais. Pourtant ce constat n’est qu’affaire d’illusion.

 

S’il est vrai qu’internet et l’industrie des transports ont drastiquement réduit l’écart qui sépare chacun des milliards d’habitants de la planète, cette dernière n’en demeure pas moins aussi immense qu’autrefois. Cette affirmation peut paraître évidente mais notre volonté toujours plus obstinée à atteindre toujours plus rapidement et précisément notre but efface de ce fait des pans entiers du cheminement parcourus. Se rappeler de l’exact parcours d’un voyage n’est pas plus important que de connaître la longueur de fibre optique qui vous sépare d’un quelconque interlocuteur sur internet. Néanmoins, il me semble que l’immédiateté de nos parcours et de nos interactions nous éloigne de la conscience de ce qu’est vraiment le monde. C’est cette perception faussée qui minimise finalement le monde.

 

Rendre compte de ce problème est la véritable vocation de ce texte.

 

Tout en haut du piédestal que l’être humain érige à sa propre gloire depuis qu’il a conscience de son importance, celui-ci éprouve une extrême difficulté à admettre les limites physiques de son cerveau et de sa compréhension de tout ce qui l’entoure. Si nos boîtes crâniennes recèlent effectivement d’un trésor de perfection eut égard à l’évolution de l’ensemble des espèces animales présentes sur la planète, celui-ci n’en demeure pas moins parfaitement incapable de saisir l’ensemble des données qui s’agitent partout à tout instant.

 

Nos yeux, d’abord, limitent le champ de vision que nous percevons à chaque instant. Plus exactement, si nous avons constamment conscience de voir ce qui nous fait face plus ou moins à 180 degrés, notre regard se focalise le plus souvent sur un point précis, floutant tout ce qui se situe en périphérie. Le cerveau, d’ailleurs, élude un maximum de données pour ne pas se noyer en permanence dans un flux d’informations pour l’essentiel inutiles et aussitôt évacués du souvenir à court terme. En fait, entre la réalité d’un lieu, voire d’une seule image et la perception que vous avez de celle-ci sur le moment, puis du souvenir que votre cerveau décide d’en conserver, vous pouvez être certain que dans les minutes qui suivent, 99 % des données initiales se seront évaporés de votre esprit, quand bien même vous auriez concentré toute votre attention à cet exercice et que votre cerveau vous soutient que le souvenir est resté parfaitement intact.

 

Le champ visuel d'un être humain détaillé

 

Ce cerveau imparfait, placé au creux de n’importe quel crâne humain normalement constitué, va de plus se confronter aux limites du corps et de la vie de son possesseur. La majeure partie d’entre nous mesurons entre 1,5 et 2 mètres, nos yeux se déplacent toujours à la même hauteur et ne varient jamais leur échelle de mesure. Nous sommes finalement assez peu enclins à interpréter le monde à la mesure d’une fourmi ou d’une montagne. Nous avons absorbé la logique de nos propres systèmes métriques au point d’analyser tout ce que l’on voit au travers de leur prisme immuable. Et nos vies, finalement assez similaire d’un individu à l’autre puisque imposés par nos cycles et nos besoins primaires, ne nous confrontent que très rarement à des points de vue et échelles de compréhension franchement différents à d’habitude.

 

Personne n’est apte à se représenter l’ampleur du gigantisme de la planète où nous résidons. Nous sommes à ce point minuscules par rapport à elle qu’il nous aura fallu des siècles pour comprendre que son horizon invariablement plat était en fait une courbure invisible à nos yeux. Rien que la masse de la terre, estimée à 6x 1024 kg, aveugle nos sens rudimentaires. Même écrit en tous chiffres (soit 6 000 000 000 000 000 000 000 000 kg), il est impossible d’apprécier la véritable valeur d’un tel nombre. Cela s’explique simplement par le fait qu’à notre échelle, nous n’avons jamais besoin de dénombrer une quantité pareille, rien ne mesure autant et pas le moindre objet n’est visiblement aussi lourd à porter, rien n’a d’égal ou de comparable. En fait notre cerveau n’est naturellement pas câblé pour appréhender les grands nombres. Essayez seulement de compter mentalement jusqu’à un seul milliard et vous comprendrez rapidement que vous n’aurez pas assez de toute une vie pour y parvenir.

 

 

Nous savons tous que notre planète est vaste, qu’elle est recouverte d’océans interminables, de pays par centaines, de paysages par milliers multipliables par autant d’instants, de points de vue et de conditions météorologiques mais la plupart du temps notre cerveau se refuse à concevoir le monde au-delà de la ligne d’horizon et des murs qui se dressent à nos regards. Encore une fois, notre capacité à se représenter les 99 % du monde qui nous est constamment invisible est à la fois une limite insurmontable mais aussi un mal nécessaire à la survie de notre santé mentale. Imaginez éprouver tout le poids du monde sous vos pieds à chaque pas effectués ou encore appréhender toute la courbure de la sphère terrestre au-delà de votre champ de vision, quelle sensation à la fois vertigineuse et fatigante !

 

Le problème aujourd’hui réside dans le fait que plus notre impression d’un monde rétréci nous apparaît comme une réalité tangible, plus cette perception nous éloigne de l’étendue réelle de la surface dont nous disposons. Lorsque nous nous déplaçons d’un point A à un point B, même à pied en prenant le temps de flâner sur un parcours relativement court et régulièrement emprunté, notre cerveau n’enregistre qu’une infime partie de tout ce que nos sens captent sur le chemin. De plus, chaque mur, chaque allée de buisson, le moindre alignement d’obstacles opaques et trop haut pour vos yeux qui se dressent sur la route (et qui sont nécessairement nombreux, particulièrement en milieu urbain) soustraient tous les éléments qui se cachent derrière. Tentez de concevoir tout ce que le monde dissimule pudiquement derrière les milliers de façades qui jalonnent vos routes. Pensez au nombre de fois où un seul détail s’est révélé soudainement à vos yeux à un endroit où vous passez pourtant quotidiennement alors qu’il était passé inaperçu toutes les fois précédentes. Comprenez alors la richesse de ce que vos yeux ignorent encore, même de ce qui vous est le plus familier.

 

 

Et ceci est encore plus valable pour tout ce que vous parcourez à une vitesse toujours plus élevée. Il est acquis que ce qui vous marque le moins durant un voyage c’est le trajet. Toutes ses heures passées à traverser des pays entiers, réduit à une formalité un peu ennuyeuse alors que dehors circulent plus de paysages et d’histoire que vous ne pourriez en concevoir sur toute une vie. De la même façon que le paradoxe de Milgram se focalise sur la chaine qui vous relie à n’importe quel autre quidam, éludant de ce fait tous les millions de possibilités d’interactions que celui-ci permet, les trajets ne sont jamais que de fines pistes parfaitement négligeables par rapport à toute l’étendue de terre existante. Si en plus ces trajets s’effectuent à une vitesse toujours plus grande, rien ne permet d’en apprécier la longueur, encore moins la dérisoire proportion par rapport à la planète.

 

Loin de moi l’idée de blâmer notre capacité de communiquer avec le monde entier à chaque instant ou de se déplacer toujours plus facilement à tout endroit tant cela représente un vrai progrès et même une chance pour notre génération et celles à venir. Néanmoins, il me semble nécessaire de remettre l’humain à sa juste hauteur, pour qu’il apprécie la réelle étendue de son monde. Les rares astronautes qui ont eu la chance de se défaire de l’attraction terrestre et de pouvoir regarder leur planète depuis une altitude suffisamment éloignée ont confié leur sentiment d’humilité face à tant de majesté. Surtout ils ont avoué leur inaptitude à en décrire la véritable ampleur. C’est là toute la beauté de notre vaste monde.

 

 

 

Hors-série (1) – Un rétrécissement du monde ?

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