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CHRONIQUES DU XXIème SIÈCLE

CHRONIQUES DU XXIème SIÈCLE


Ré-introduction - Une accélération de l'Histoire ?

Publié par Renaud Cadrot sur 16 Janvier 2017, 17:54pm

Catégories : #Éditorial

L’abondance et l’ampleur des événements survenus entre la dernière mise à jour de cette page et aujourd’hui plaident pour une théorie de l’accélération de l’Histoire.

 

En effet, depuis juin 2014, l’humanité a connu plusieurs dizaines d’attentats terroristes au Danemark, au Kenya, en Somalie, au Koweït, en Thaïlande, au Liban, au Mali, en Indonésie, au Burkina Faso, en Iran, en Côte d’Ivoire, en Belgique, au Bangladesh, en Allemagne, aux États-Unis (deux fois), en Tunisie (trois fois), en Turquie (quatre fois), surtout en Afghanistan, en Syrie et en Irak, un nombre incalculable de fois, et bien sûr en France, à cinq reprises, entre les deux attaques de Paris, celle de Nice et aussi celles de Saint Quentin et de l’église de Saint-Étienne de Rouvray. Attentats provoqués pour la majorité par Daesh, Boko Haram et ses adorateurs, mais aussi par des solistes en mal de célébrité, des sectes au dessein criminel ou encore des mercenaires avides de sang. Le bilan humain est de plusieurs milliers de victimes et un nombre incalculable de blessés, de témoins traumatisés et de familles brisées.

 

afp.com/JEFF PACHOUD

Durant ce laps de temps, Daesh a eu le temps d’accroître ses effectifs et sa notoriété, proclamant le califat à Mossoul en juin 2014, détruisant le patrimoine irakien et syrien à grands coups de masse et de mépris, tout en massacrant la population locale et terrorisant le reste du monde.

 

Ces deux années et demie ne se sont pas écoulées uniquement dans le sang des victimes du terrorisme. Elles ont également vu s’abattre plusieurs séismes au Népal, en Italie ou au Pakistan, des ouragans retourner la Floride, d’incontrôlables feux de forêts calciner le sol californien, ainsi qu’une épidémie d’Ebola qui aura tué plus de 10000 personnes en Afrique. Et lorsque la planète a retrouvé son calme, les négligences humaines ont pris le relais : catastrophes écologiques au Brésil, explosions d’usines en Chine, crash d’avions, d’hélicoptère ou de TGV,…

 

De nombreux remous dans les eaux toujours instables de la politique internationale n’ont cessé de créer des vagues assassines. Tandis que d’immortels dictateurs africains poussent à la fuite érythréens et soudanais vers la Méditerranée, accompagner les déjà nombreux réfugiés du terrorisme, les dirigeants européens, happés par la grande ronde populiste, forment un mur toujours plus imperméable à l’écume rejetée par la mer. Les référendums d’indépendance craquellent le planisphère, le Brexit a mis un coup de massue décisif au projet européen, l’Ukraine a pris son autonomie mais a perdu un peu d’elle-même, le coup d’Etat manqué en Turquie a plongé son dirigeant dans une crise de paranoïa à ce point instable qu’elle risque d’avoir des répercussions au-delà de ses frontières, la Russie a reprise du poil de la bête et celle-ci s’impose de plus en plus dans le débat international, la Chine aspire une bonne partie de l’économie mondiale mais en recrache une fumée épaisse, en Corée du Nord, Kim Jong Un n’en finit plus de gesticuler entre cyber attaque contre Sony, essais nucléaires et menaces à peine voilées contre le reste du monde, et si l’actualité a accouché de quelques notes d’optimisme, entre le rapprochement USA/Cuba, le cesser le feu des Farc en Colombie, les premières élections libres en Tunisie, elle a aussi vomi un invraisemblable 45ème président américain dont la prochaine investiture devrait produire son lot de péripéties.

 

YANA LAPIKOVA/RIA NOVOSTI/AFP-SAUL LOEB/AFP-FRED DUFOUR/AFP

Dans le défilé des hommes, des flux, des spasmes de la Terre, comment omettre les mouvements populaires, les rassemblements spontanés en réponse aux attaques terroristes, mais aussi ceux, plus révoltés, aux États-Unis, faisant suite aux nombreuses bavures policières contre des citoyens noirs, au mouvement Nuit Debout en France, aux manifestations, le plus souvent pacifiques, opposées à des gouvernements autoritaires, ceux-ci n’hésitant pas à les réprimer dans le sang comme ce fut le cas au Mexique avec le massacre de 43 étudiants orchestré par l’état, mais aussi celles en Corée du Sud ou en Islande pour répondre aux scandales des Panama Papers ou de corruption et qui ont abouti à la démission de ceux qui étaient ciblés. Sans oublier la Révolution des Parapluies à Hong Kong.

 

Comment oublier aussi le mouvement des sondes terrestres, dans un espace soudain plus immuable et tranquille, à la conquête de la lointaine Pluton avec New Horizons, des comètes avec Rosetta ou en quête d’eau liquide sur Mars avec Curiosity. Plus bas, à quelques milliers de kilomètres du sol, Solar Impuls, le premier avion à énergie solaire, boucle un tour du monde inédit et révolutionnaire. Ce planeur se pose en symbole de la nouvelle technologie écologique et énergétique qui doit prendre le pas sur l’ancien monde et son industrie pétrochimique, dans les décennies à venir. Si la COP21 à Paris a permis la signature d’un premier vrai accord depuis ceux de Kyôto et de Copenhague, dans les faits, les rejets de CO2 sont toujours aussi importants, les pôles s’effritent et quand bien même on éteindrait le monde entier dans la seconde, l’inertie du réchauffement climatique se poursuivrait pour encore longtemps.

 

Enfin, si deux ans et demi auront eu la peau d’une bande de caricaturistes, mais aussi de Robin Williams, Joe Cocker, Jonah Lomu, David Bowie, Prince, Mohamed Ali, Carrie Fisher, George Michael, Léonard Cohen ou encore Umberto Eco, elles auront permis la renaissance des sagas Star Wars et Mad Max, l’émergence de nombreux artistes, films, albums de musiques, livres, séries télévisées, l’Allemagne a gagné la coupe du monde de football, le Portugal la coupe d’Europe, une olympiade a distingué des centaines d’athlètes, le monde entier a joué à Pokemon Go le temps d’un été et le 21 octobre 2015, Retour dans le futur est officiellement devenu un objet du passé.

 

Que s’est-il passé ? Le rythme des événements est-il exponentiel ou le souvenir des années écoulées s’étiole-t-il dans le temps, filtrant les reliquats les plus imposants de l’Histoire que sont la chute des tours jumelles, la crise économique, le printemps arabe ou l’essor chinois ? Les années 2014, 2015 et 2016 sont-ils vraiment plus denses en informations et dégâts occasionnés que ne l’étaient 2002, 1995 ou même l’an 854 ?

 

En regardant un livre d’histoire, on constate que la nécessité de concision ampute de plus en plus de morceau du passé à mesure que l’on s’éloigne dans le temps. Elle est proportionnelle à la quantité de données dont nous disposons pour la décrire. La préhistoire enchaîne les ellipses par millions d’années, le regard de l’Histoire ne se posant que sur les avancées déterminantes de la jeune race humaine, dont il ne reste que quelques fragments de crânes et d’outils rudimentaires, disséminés dans les strates géologiques de la Terre. Plus loin, l’antiquité se découpe en siècle, on passe des pyramides égyptiennes à l’aube de l’empire byzantin au rythme d’une centaine d’années par page parcourue. Ensuite, les moyens-âges, renaissances et temps modernes voient l’apogée des dates, et même parfois des jours précis. Ce n’est qu’au passage du dernier siècle que l’histoire s’attarde sur les détails ; mais même la Grande Guerre nous apparaît souvent comme un ensemble d’événements contenu dans ses quatre années d’existence. Puis en remontant le temps jusqu’aux lueurs du XXIème siècle, l’Histoire peut nous être conté avec encore davantage de précisions. Les hommes qui l’ont parcourue sont encore vivant pour en parler. La photographie, la vidéo, la radio, les capacités d’enregistrement et de mémoire, puis l’informatique, la profusion et la multiplicité des objets ont permis de conserver nos souvenirs intacts, même nos ordures de plastiques sont là pour témoigner des décennies passées.

 

Dans les livres d’histoire que liront nos arrières petits-enfants, en 2100, alors que 99 % des êtres humains actuellement en vie seront morts et enterrés (ou cryogénisés), que restera-t-il de ses 2 ans et demi ? Quels bouleversements perçus comme tels aujourd’hui seront tout juste relatés au détour d’une phrase dans 100 ans ? Quels hommes auront véritablement marqué de leur empreinte la marche de l’Histoire pour qu’on les étudie encore quand des milliers d’autres, qui gravitent tous dans notre culture de 2016, seront évacués sans ménagement par l’exigence chronologique ?

 

S’il est désormais possible de penser que ce blog, sa page Facebook, toutes les pages Facebook et page web préserveront nos années actives dans un amas de données plus exhaustives que ne le désireraient l’ensemble des archéologues du futur, rien ne garantis qu’elles ne demeureront pas, pour la grande majorité, délaissées sous des strates de Web plus récent, à jamais fossilisées comme le sont encore, à ce jour, des millions de coquillages au fond des sols.

 

Ce qui donne l’illusion d’une accélération de l’Histoire c’est à la fois la vitalité prégnante de tous ses instants mais aussi sa capacité à se laisser amoindrir par le temps. Comme comparer vos dernières journées à vos dix dernières années de vie vous donne le sentiment d’une quantité de souvenirs plus précis et abondants quand votre mémoire n’a conservé que le plus important.

"La persistance de la mémoire" par Salvador Dali (1931)

"La persistance de la mémoire" par Salvador Dali (1931)

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