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CHRONIQUES DU XXIème SIÈCLE

CHRONIQUES DU XXIème SIÈCLE


Nouvelles du siècle (1) – Los 33

Publié par Renaud Cadrot sur 9 Février 2017, 16:18pm

Catégories : #Nouvelles du siècle

On l’a vu précédemment, l’actualité est si riche qu’elle ne prend que très rarement le temps de s’attarder sur tout ce qui la compose. À peine un incident se produit et se médiatise que déjà les micros se détournent vers d’autres hurlements au loin. De plus, la quête du sensationnalisme permanent pousse les rédactions à flairer le sang jusqu’à ce qu’il sèche. Une fois que l’agitation s’atténue, que l’émotion retombe, que l’on passe le balai sur toute la poussière engendrée, l’endroit le plus malmené par un désordre quelconque retrouve son anonymat initial. Les séquelles en plus. L’intérêt de cette section sera de prendre des nouvelles du jeune passé du XXIème siècle, retourner sur les traces des événements des dernières années écoulées pour voir ce qu’il en reste. Comprendre surtout que les faits ne sont que des instantanées entre des causes progressives et des conséquences interminables.

 

Le 5 août 2010, la mine de cuivre San José s’effondre au nord de Copiapó, au Chili. 33 mineurs se trouvent à l’intérieur au moment des faits et les dégâts provoqués ne laissent que peu d’espoir de les retrouver vivants. Or, les fameux mineurs sont sains et saufs, pris au piège à 5km de l’entrée de la mine qui forme un long couloir tourbillonnant jusqu’à 688m sous terre. Les sauveteurs vont mettre 17 jours à retrouver leurs traces, après avoir envoyé une longue sonde dans les conduits d’aération afin de les localiser. Ils découvriront stupéfaits que les hommes sont parvenus à se mettre à l’abri dans l’un des refuges prévus à cet effet. 

 

L’opération de sauvetage nécessitera le concours d’ingénieurs chiliens et de foreurs américains pour mettre en place un plan d’évacuation sans risquer la vie des 33. Entre-temps, les mineurs recevront des vivres salutaires, des nouvelles de leurs proches et le soutien d’un psychiatre dépêché par la NASA. Il faudra encore près de deux mois pour forer un trou de 66cm de diamètre sur toute la longueur qui sépare la surface des 33 hommes. Au 13 octobre 2010, ils seront remontés un à un, durant de longues heures. Pendant tout ce temps, les médias en auront fait les stars des JT et leur sauvetage sera partout célébré dans le monde.

 

Six ans et demi plus tard, qu’est-ce que cet événement a changé dans la vie de ces hommes, mais aussi à l’échelle du pays ?

 

Après un séjour à l’hôpital, tous les 33 ressortent sans dommage physique important. La plupart sont invités à raconter leur histoire dans les journaux, à la télévision, lors de conférences au Chili, mais également sur le continent entier et même au-delà de l’océan Atlantique. Un généreux donateur milliardaire offre à chaque rescapé l’équivalent de 7000 de nos euros pour les soutenir. De nombreux cadeaux leur sont distribués comme un cierge béni par le pape lui-même ou des téléphones par une société de télécoms. Aux semaines d’isolement forcé à 700m sous terre succèdent des semaines de surexposition médiatique qui, sans être aussi contraignante, ne leur laisse pas trop le choix.

 

Alors que les dernières équipes de journalistes remballent leur matériel, chacun des 33 hommes tente de reprendre le cours de leur vie, après une parenthèse de plusieurs mois. Certains profitent de l’aubaine de la notoriété pour se faire une place au soleil, comme ce mineur devenu conférencier et qui raconte depuis la même histoire devant un public suspendu à ses lèvres. D’autres changent de cap, trouvant plus ou moins facilement du travail, en jouant de leurs statuts. Une poignée seulement retourne presque aussitôt dans les tréfonds de la terre, pas superstitieux pour un sou.

 

Un an après les événements, le psychiatre chargé par la mutuelle des mineurs de suivre ces derniers, a révélé au Figaro1 qu’un tiers d’entre eux sont encore en arrêt maladie et souffrent de stress post-traumatique. Les proches des rescapés, interrogés par une poignée de journalistes venus prendre des nouvelles, décrivent quelques fois un comportement différent de leur mari, père, enfant. Une partie des 33 se sont séparés de leur conjointe à la suite de l’incident. Ceux qui se sentent aptes à reprendre une activité déplorent parfois une forme de rejet de la part de potentiels employeurs. Ceux-ci doutent des capacités des survivants à supporter de nouveau le stress de la mine ou ont carrément peur qu’il s’arrêtent de travailler à tout moment.

 

Cinq ans après, la situation de ceux qui n’ont pas directement rebondi passé l’émotion et le traumatisme, continuent d’alterner petits boulots et période de chômage. Une pension de 450 dollars leur est reversée par le gouvernement tous les mois. Tous les 33 ont également touché des droits à la suite de la production d’un film en 2015 et l’édition d’une biographie retraçant leur périple. Toutefois en 2013, ils ont perdu leur procès contre l’État chilien et la mine de San José, déclarés non responsables de l’effondrement.

 

Aussi incroyable et scandaleux que cela puisse paraître, les propriétaires de la mine n’ont pas eu à répondre de leurs actes devant la justice du pays. Pourtant une personne est morte sous terre en 2007, pour une négligence manifeste au niveau de la sécurité. La mine a été fermée puis rouverte en 2008 malgré des infrastructures clairement pas aux normes et des conditions de travail indignent pour les hommes qui y travaillaient quotidiennement jusqu’en 2010. Peu avant l’effondrement, quelques employés avaient alerté leur hiérarchie d’étranges bruits en provenance de la mine mais ils n’ont pas été entendus. Surtout, une fois les 33 pris au piège sous des tonnes de terre, la possibilité d’une évacuation rapide et sans débourser le moindre centime eut été possible par les conduits d’aération si la société avait jugé bon d’y construire une échelle, pourtant obligatoire selon la loi...

 

Le président de l’époque, Sebastián Piñera, très présent médiatiquement au moment des faits, a promis une réforme de grande ampleur et la constitution d’une assemblée chargée de faire des propositions pour améliorer les conditions des travailleurs miniers. Malheureusement, six ans plus tard, on dénombre toujours 30 morts par an en moyenne dans les toujours nombreuses mines du pays. Bien que le Chili ne puisse faire l’impasse sur l’exploitation de ses mines d’or et de cuivre, tant elles représentent leur principale source de richesse, rien n’empêcherait les autorités de mettre en place de véritables mesures pour protéger ses milliers de citoyens travailleurs miniers. Or, rien ou presque n’est fait et les manifestations d’ouvriers sont légion dans le pays. Heureusement, la mine de San José est restée, elle, portes closes.

 

Quelques mots enfin sur le traitement médiatique de toute cette affaire.

 

Tout d’abord, comment se fait-il qu’un tel incident ait à ce point mobilisé des équipes de journalistes en provenance du monde entier et pour une période si longue ? Pour mémoire, la même année, à seulement six mois d’intervalle, un incident similaire a concerné 153 mineurs également bloqués sous terre, cette fois en Chine, sollicitant 3000 sauveteurs. La différence est que cette fois les miraculés furent repêchés en trois fois moins de temps. Je vous invite à comparer le nombre de résultats sur Google entre « Mine de San José » et « Mine de Wangjialing ». 

 

La différence de traitement entre les deux est principalement due à la quantité d’images disponible au moment de l’incident et aussi à la volonté des gouvernements respectifs d’étouffer ou non l’affaire. Deux autres cas célèbres de médiatisations contraires sont ceux du tsunami fin 2004 et du séisme dans la région du Cachemire en 2005. L’un a fait couler beaucoup d’encre durant des semaines tandis que les tremblements de l’autre n’ont brusqué personne sortis des frontières asiatiques. Une fois encore, la rareté des images a joué dans la présentation des événements dans la presse. Que valent des centaines de vidéos de vagues destructrices face au seul bilan humain, réduit à une poignée de chiffres dont on a du mal à se représenter l’ampleur ?

 

L’histoire chilienne a aussi pour elle son scénario digne d’un film hollywoodien. La surprise de retrouver tous les mineurs vivants alors qu’on ne donnait pas cher de leurs peaux, le suspense haletant entre le forage du trou et le sauvetage de l’équipe entière, la diffusion émouvante de vidéos des 33 dans leur refuge, tout au fond de la Terre. Surtout, aucun mort parmi les héros, juste quelques dommages matériels.

 

Le nombre de survivant y est aussi pour beaucoup. 33 est un nombre suffisamment grand pour concerner un maximum de monde, mais aussi assez réduit pour qu’on puisse identifier sans trop de mal chacun des visages des acteurs du drame. La presse peut s’appuyer sur chaque personne, retrouver chaque famille, l’ensemble permettant un récit à la fois dense et précis. Les médias locaux rebaptiseront même cet ensemble humain en un bloc unitaire, Los 33.

 

L’abondance de journalistes sur place, additionné de centaines de curieux alertés par les premiers, ont participé à rendre la transition entre l’incident et le retour à la vie normale plus difficile, en y ajoutant une dimension médiatique qui, si elle a permis aux rescapés de faire entendre leurs voix, leur a aussi mené la vie dure à un moment où le seul réconfort et l’intimité de leurs proches eurent été plus réparateurs. Lors d’entretiens postérieurs de quelques mois ou années, certains mineurs ont vivement critiqué la façon de se comporter de plusieurs journalistes très intrusifs, des gens aussi tournaient autour de leur propriété en permanence.

 

Et comme si la réalité des faits ne suffisait pas à rendre compte des événements, beaucoup de médias ont joué la carte de la surenchère, glorifiant une équipe de 33 hommes soudé par l’adversité alors que les conflits se produisaient souvent à 700m sous terre, s’attardant sur l’un des mineurs en particulier, présenté comme leur leader naturel durant tout ce temps, alors qu’il n’en était rien. Le film sorti en 2015, incarnés par des acteurs américains et un peu trop proprets, s’acharne à tordre encore plus la vérité pour en extraire un produit de consommation cinématographique (comme en témoigne le choix d’Antonio Banderas pour incarner Mario Sepulveda, le leader présumé, malgré une différence physique évidente). Le but n’est pas de retranscrire la réalité mais qu’elle convienne à ce que l’on en imagine. 

 

Il n’est pas improbable que les livres d’histoire du futur transmettent des informations déformés, voire erronés par le seul impact du traitement médiatique biaisé des faits passés.

 

1 - http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2011/03/04/97001-20110304FILWWW00272-chili-suivi-psy-pour-11-des-33-mineurs.php

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