Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

CHRONIQUES DU XXIème SIÈCLE

CHRONIQUES DU XXIème SIÈCLE


Images du siècle (2) – Le garçon syrien et les tombes

Publié par Renaud Cadrot sur 26 Janvier 2017, 15:00pm

Catégories : #Images du siècle

Début janvier 2014, une photo bouleversante circule massivement sur les réseaux sociaux. Sur l’image, on voit un jeune enfant dormir entre deux tombes. Les messages qui l’accompagnent décrivent tous plus ou moins la même histoire : il s’agit d’un petit garçon syrien qui a perdu ses deux parents lors des fréquents bombardements que subit le pays depuis 2011. De nombreuses personnes vont relayer la photo et sa légende sur les réseaux sociaux, sans jamais remettre en question sa véracité, et ce durant plusieurs jours. 

 

 

En remontant le flux de partages jusqu’à sa source, un journaliste a ainsi retrouvé l’auteur de la photographie, Abdel Aziz Al-Atibi, qui l’avait lui-même publié sur son compte Instagram le 3 janvier 2014. Avertis du caractère hautement viral de son cliché, le photographe, scandalisé qu’on l’ait utilisé à des fins de propagande, se chargea lui-même de révéler le véritable contexte dans lequel il a été pris.

 

Abdel Aziz Al-Atibi, est un photographe originaire d’Arabie Saoudite et le petit garçon entre les tombes n’est autre que son neveu, lui aussi Saoudien, qui a accepté de poser pour son oncle le temps d’une série de clichés. La photo diffusée (ainsi que d’autres, prouvant la bonne fois d’Al-Atibi) sera par la suite récupérée par un twitteur Saoudien, qui élaborera cette histoire syrienne afin de lui conférer une dimension dramatique. La capacité de propagation des réseaux sociaux se chargera d’auréoler la légende d’un caractère de vérité. 

 

 

Ce n’est pas la première fois que la communauté d’internet partage abondement une image forte en réaction à l’émotion qu’elle suscite, alors que sa réalité a soit été sortie de son contexte, soit falsifiée par un redécoupage ingénieux, ou pire, une modification partielle ou complète de sa composition initiale. Les exemples sont pléthores. Certains n’ont pas vocation à véhiculer une propagande ou une fausse information, mais juste à provoquer le rire, la surprise ou la curiosité, comme les cas suivants : la première est un montage post 11 septembre 2001, la seconde une sombre histoire de lion noir montée de toutes pièces, quand la dernière est censée montrer ce que provoque un impact de foudre sur le sable alors qu’il s’agit en fait d’une œuvre artistique.

 

D’autres cas, moins innocents, de contrefaçons ou de photos sorties de leurs contextes ont été largement répandus sur la toile, également dans le but de susciter le buzz mais avec des conséquences déjà plus graves puisqu’en grossissant un fait ou altérant la réalité, elles participent à modifier l’opinion de ceux qui accepte ce qu’on leur montre sans le remettre un instant en question. C’est le cas de la première qui a voulu conférer à l’ouragan Sandy, en 2014, une dimension plus apocalyptique qu’en réalité, mais aussi des secondes, censées montrer les rues vides de Paris à la suite des attentats du 13 novembre 2015. En réalité c’est le fruit du travail de deux vidéastes amateurs, antérieurs aux événements

 

Enfin, certains propagent les photos malhonnêtes comme un virus dans l’opinion avec un dessein clairement propagandiste puisqu’il s’agit là de déformer la réalité afin qu’elle réponde à une cause donnée. Il peut s’agir de ridiculiser quelqu’un, le plus souvent un politicien, dans le but de le décrédibiliser, comme ce fut souvent le cas avec François Hollande, par exemple sur cette photo où le cadrage le dessers. 

 

L’objectif peut être aussi d’amalgamer un groupe de personnes ou une communauté à un comportement ou confirmer un préjugé récurrent. En France, la communauté musulmane en est souvent victime à l’image de ce montage, très souvent diffusé lui aussi, qui semble vouloir associer islam et assistanat. En fait, d’une part l’enseigne de la CAF a été ajouté, mais de plus la photo n’a pas été prise en France mais à Londres comme en témoigne le panneau Underground, coupé au montage. 

 

Enfin, le détournement photographique peut servir la cause conspirationniste quand, mue d’une volonté d’interpréter la réalité par le prisme du complot, elle se convainc que des images banales cachent des preuves incontestables. De nombreuses théories plus ou moins farfelues inondent depuis des années le web des attentats du 11 septembre 2001 jusqu’à la crise des migrants (ce sera d’ailleurs l’objet d’un prochain article). Dans ce cas spécifique, la démarche est d’autant plus vicieuse que les complotistes dénoncent une réalité, selon eux maquillée, en présentant des indices infirmant le discours officiel, eux-mêmes délibérément corrompus. Captures d’écran pixelisés, interprétations erronées, cadrages ou redécoupages lacunaires, tous les moyens sont bons pour contraindre la réalité à se fondre dans le moule du « bon sens ».

 

Pensez à la thèse des deux voitures après la tuerie de Charlie Hebdo où de nombreuses personnes ont cru déceler un faux raccord dans la version officielle en comparant ces deux photos de la voiture des suspects

 

Une voiture avec des rétroviseurs noirs dans un plan, puis blancs dans le suivant ; il n’en fallait pas plus pour suspecter l’état et les médias de tromperie manifeste, quand quelques menues recherches permettaient de constater que ce modèle de voiture possède des rétroviseurs chromés, ce qui les exposent naturellement à des variations de couleurs…

 

Autre attentat, autre théorie. Cette fois on a cru que les forces de l’ordre tâchaient d’épargner le conducteur du camion coupable de la mort de 86 personnes à Nice le 14 juillet dernier, en témoignent les impacts de balles qui semblent s’attarder que sur un unique côté du véhicule. Quand finalement, un autre point de vue permet de confirmer que le chauffeur était bien visé. De plus, l’un des policiers présents sur place a raconté qu’après un premier échange de tirs, le terroriste s’est baissé avant de réapparaître sur le siège côté passager. C’est à cet endroit-là qu’il a été tué. 

 

Moult logiciels de montage pro et semi-pro pullulent sur le marché et les plates-formes de téléchargements illégaux. Certains même sont en open source et disposent d’une prise en main rapide. D’autant que les tutoriels sont tous aussi nombreux sous différentes formes. Quand en plus, une simple découpe en trois clics sur Paint permet de changer le sens d’une photographie, rien d’étonnant à ce que l’internet mondial déborde de montages en tous genres.

 

La propension tout humaine qui voit l’affect prendre le pas sur l’intellect, a fortiori en période de trouble, participe activement à la propagation massive de ce type de photos sur les réseaux sociaux. Le seul ressenti procuré par une image émotionnellement forte peut conférer à celle-ci une aura de réalité. À plus forte raison si ce qu’elle démontre correspond à l’idée que l’on se fait monde. Sans compter que l’invention est souvent plus belle, plus dramatique et définitivement plus enviable qu’une réalité mécanique et peu encline à plaire à son auditoire humain.

 

Surtout l’image a un pouvoir supérieur aux textes ou aux vidéos, elle est instantanément comprise et ressentie. Elle percute la rétine d’un flot d’informations condensé en une unique représentation ce qui lui permet d’être immédiatement saisie par le cerveau. Lorsque l’on fait défiler l’interminable fil d’actualité de Facebook, les images accrochent plus facilement le regard par leurs concisions informatives, alors que les écrits ou les vidéos sont le plus souvent évacués sans ménagement. Rien n’est plus vrai que l’adage qui dit qu’une bonne image vaut un long discours. Encore plus à une époque où le facteur temps est considéré comme une denrée précieuse.

 

Pour toutes ses raisons je voudrais conclure cet article en vous confiant un kit de détection d’enfumage sur internet. De la même façon que posséder un couteau suisse en pleine cambrousse peut se révéler utile, se munir d’une bouée avant de plonger dans le flot ininterrompu d’images sur internet peut vous éviter de vous noyer dans les eaux troubles du mensonge, ou pire, dans les abysses du conspirationnisme.

 

Tout d’abord, une simple recherche sur Google, en utilisant les bons mots-clés, permet souvent de trouver ce que l’on cherche. En tapant par exemple, « enfant syrien tombe », on obtient très facilement une vingtaine de site parlant du détournement de la fameuse photo.

 

Une recherche par image est également possible. En faisant un clic droit sur une photo depuis n’importe quel site internet, il est possible de faire une recherche dans Google Image. Avec cet outil on peut espérer retrouver la photo d’origine comme le démontre l’exemple des femmes voilées à la CAF. Dès les premiers résultats on retrouve l’image non retouchée. Une recherche par date, par taille, par période, est également possible. 

 

Dans le même ordre d'idée mais en plus approfondis, le site Tineye est un outil efficace pour retracer le parcours d’une image sur internet. En un clic droit sur une photo puis un copié-collé de l’URL dans la barre de recherche du site, un déroulé exhaustif de tout l’historique de la photo apparaît. Un tri par ancienneté et très vite l’original se dévoile. Une petite recherche en plus valide la véracité de ce dernier avec une autre photographie prise à un moment ultérieur. (le cas présenté est une photo où le mot "great" a été remplacé par "white")

 

Voici un autre site qui permet de détecter directement les retouches ou les compressions de l’image, là encore en deux ou trois clics. Rendez-vous sur Fotoforensics.com après avoir copié l’URL d’une image. Le site lance un processus ELA (Error Level Analysis) qui va permettre de mettre en surbrillance les zones modifiées. Dans le cas suivant, on voit que la statue de la liberté a été ajouté sur l’image d’origine. Le site offre également tout un éventail de données sur l’image recherchée. 

Enfin, n’oubliez pas qu’un coup d’œil plus introspectif et un peu de logique suffisent parfois à révéler la supercherie : une typographie en langue étrangère en arrière-plan, des détourages ou découpes malhabiles dans le tissu de l’image, des jeux de lumière discontinue ou simplement invraisemblable, ou encore de simples éléments anachroniques au contexte de la photo, de nombreux détails peuvent échapper à la vigilance d’un falsificateur.

 

D’une manière générale, si vous faites face à une image potentiellement frauduleuse sur le web, n’hésitez pas à la signaler à son auteur, ne serait-ce que pour qu’il fasse le même travail de recherche que vous à l’avenir et que l’internet se vide progressivement de tout son contenu corrompu. On peut rêver...

Images du siècle (2) – Le garçon syrien et les tombes

Commenter cet article

Dalila Bouazza 26/01/2017 17:33

Bonjour Reno,
Je trouve cet article très intéressant et très bien écrit. Tu as réussi à amener le lecteur vers ton argumentation de manière concise. Enfin, je trouve que tu as fait un vrai travail de recherche, c'est pourquoi je n 'aurais qu'une seule chose à rajouter: Bravo

Renaud Cadrot 26/01/2017 20:35

Merci d'avoir pris le temps de me lire et meme de commenter

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents