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CHRONIQUES DU XXIème SIÈCLE

CHRONIQUES DU XXIème SIÈCLE


Acteurs du siècle (2) – Nkosi Johnson

Publié par Renaud Cadrot sur 16 Février 2017, 15:51pm

Catégories : #Acteurs du siècle

Depuis la naissance de ce blog, aucun texte n’a eu pour toile de fond le continent africain. Pourtant, il s’agit là d’une région majeure à l’échelle de la planète puisqu’elle représente 16 % de la population mondiale en 2016 et deviendra même le continent le plus peuplé d’ici 2050. Introduire sur l’Afrique comme une unique entité serait une maladroite erreur. Au-delà des frontières découpées en portions le plus souvent absurdes à l’égard de ses véritables territoires historiques, l’Afrique est une terre extrêmement riche de par sa variété de paysages, d’espèces animales et végétales, de cultures, de savoirs et de récits qui remplissent la frise chronologique bien plus qu’on ne l’imagine entre l’âge préhistorique et le colonialisme.

 

Pour ce texte-ci, nous ne dépasserons pas le cadre du siècle, honorant l’un de ses artisans majeurs. À une époque où les visages de l’Afrique se limitent le plus souvent à ceux, austères et dégarnis, de tyrans encore trop nombreux à encombrer le paysage, les héros semblent mourir trop tôt pour qu’on ait le temps d’en parler. Heureusement, l’un d’eux, a connu une notoriété certes brève mais légitime aux premières heures du millénaire : Nkosi Johnson.

 

Né le 4 février 1989, Xolani Nkosi (de son vrai nom) est un miraculé. Sa mère, Nonthlanthla Daphne Nkosi, étant porteuse du VIH, elle le lui transmet durant la gestation. En Afrique du Sud, les enfants séropositifs décèdent le plus souvent dans les deux années qui suivent leur naissance faute de soins suffisants. En 1991, Nkosi tient malgré tout le coup mais il est admis dans l’un des hôpitaux de Johannesburg alors que sa mère devient inapte à s’occuper de lui, affaiblie par la maladie. Une bénévole, Gail Johnson, se prend alors d’affection pour ce petit garçon fragile mais tenace. Avant que sa mère ne succombe aux complications provoquées par le SIDA, elle accepte que Gail devienne sa mère adoptive.

 

Renommé Nkosi Johnson, le garçon put jouir des avantages d’une enfance en banlieue chic, choyé par sa mère et son entourage et bénéficiant de traitements décents. Malheureusement, cela ne lui garantissait pas de vivre comme les autres enfants de son âge. Lors de son inscription à l’’école primaire, certains parents firent pression pour lui interdire d’entrer en contact avec les autres élèves sains à cause de son état de santé. Nkosi et sa mère décidèrent de contester cette décision en justice et ils obtinrent gain de cause en 1997.

 

Cette histoire largement relayée par les médias locaux, a permis d’habiller Nkosi d’un statut d’ambassadeur des enfants malades rejetés par la société. Il s’est servi de cette notoriété pour s’exprimer sur sa condition et sur son rêve de voir un monde où les malades du SIDA ne seraient plus délaissés. Cette soudaine exposition l’amènera même à prononcer un discours émouvant devant un parterre de 10000 personnes, lors de la Conférence Internationale contre le SIDA, organisé en 2000 à Durban. Il y déclara entre autres : «Prenez soin de nous et acceptez-nous, nous sommes tous des êtres humains. Nous sommes normaux. Nous avons des mains, des pieds. […] N’ayez pas peur de nous, nous sommes tous les mêmes !». 

 

Parmi l’assistance se trouvait le président de l’époque, Thabo Mbeki. Celui-ci est parti sans raison apparente avant la fin du discours du jeune garçon. À l’époque, il avait multiplié les interventions sur la question du SIDA, niant son lien avec le VIH et amoindrissant l’ampleur de l’épidémie sur le sol sud-africain. Quelque temps après la conférence, Nkosi souhaita le rencontrer pour qu’il lui explique le pourquoi de son départ précipité. Il prétexta un départ imminent pour le G8 et ne prit jamais le temps de s’entretenir en tête à tête avec lui.

 

En décembre, l’état de santé de Nkosi se dégrada. Des lésions irréversibles au cerveau furent décelées par l’équipe médicale chargée de s’occuper de lui. Ne pouvant plus rien pour lui, il fut ramené chez lui où, après des mois d’un semi-coma provoqué, il finit par mourir le 1er juin 2001. Malgré sa mort précoce, il est devenu à l’époque l’enfant né avec le VIH resté le plus longtemps en vie, soit 12 années.

 

En réaction à sa mort, plusieurs acteurs de la vie politique et diplomatique nationale et internationale ont rendu hommage au courageux Nkosi Johnson, parmi lesquels les membres du parlement et du congrès des syndicats sud-africain, l’agence des nations unies pour le SIDA et même Nelson Mandela en personne qui le qualifia « d’icône du combat pour la vie ». Sa mère adoptive créa une fondation portant le nom de son fils disparu, chargé de récolter des fonds destinés à aider les orphelins du SIDA ainsi que les mères et leurs enfants séropositifs.

 

Depuis le début de l’épidémie à la fin des années 1970, 78 millions de personnes ont été infecté par le virus du SIDA dont 35 sont décédés des suites de complications liées à celui-ci (chiffres fin 2015, ONUSIDA). 2 millions de personnes ont contracté le virus rien qu’en 2015, ce qui représente toutefois une baisse par rapport à 2010. On note même une baisse globale de 45 % de décès liés aux SIDA dans le monde en comparaison de l’année 2005 qui fut la plus meurtrière. L’amélioration de ses chiffres est principalement due à une prévention plus efficace chez les jeunes et une plus grande proportion de malades qui ont accès à un traitement, bien que moins d’une personne sur deux en bénéficie pour l’instant. 

 

Le SIDA dans le monde en 2013

C’est en Afrique subsaharienne que le nombre d’infectés du SIDA est le plus important. En 2013, la carte ci-dessus dévoilait que la majeure partie de la population infectée dans le monde se trouvait dans cette région. Avec 10 représentants placés dans le classement des pays les plus touchés, cette zone déplorait entre 7 et 28 % de sa population atteinte du virus du SIDA. L’Afrique du Sud est 4ème de ce classement avec 17 % en 2013, soit près de 7 millions de personnes concernées. Une étude de 2008 a démontré que c’est la population noire du pays qui est la plus touchée avec 13,6 % contres 2,3 % pour tous les autres (blancs, indiens, métis).

 

Malgré les appels de Nkosi Johnson, l’Afrique du Sud reste sourde et le SIDA continue de prospérer dans un pays où l’ancien président a longtemps participé à diffuser des idées dissidentes autour du virus et de sa réalité, où son successeur, ouvertement polygame, colporte des sottises du type « prendre une douche diminue le risque de transmettre le virus », où la violence sexuelle est omniprésente et considérée comme l’une des pires au monde (avec 100000 viols environ comptabilisés chaque année), et où, enfin, des mythes tels que le viol de femmes vierges pour guérir du SIDA trouvent toujours écho chez les moins bien informés. 

 

Affiche de rue en Afrique du Sud, appelant les hommes à ne pas violer d'enfants, dans l'espoir de guérir du Sida (wikipedia)

Heureusement, le déni généralisé est parfois brusqué, comme ce fut le cas avec Nelson Mandela qui en 2005 déclarait que l’un de ses enfants était mort des suites du SIDA et que d’autres membres de sa famille en étaient atteints. Le pays s’est aussi associé en 2009 avec trois grands laboratoires pour développer des médicaments antirétroviraux à des prix plus bas que ceux du marché et depuis novembre dernier, 5000 volontaires sud-africains participent à un test de vaccin expérimental pour un essai d’une durée de quatre ans parmi les plus prometteurs de ces dernières années.

 

En 2016, la Conférence Internationale contre le SIDA s’est de nouveau déroulée à Durban. L’occasion de revenir sur le cas de Nkosi Johnson et des trop rares changements que sa mort aura déclenché. Charlize Theron, face à l’assemblée, a déclaré « «Nous devons nous demander pourquoi nous n’avons pas battu cette épidémie. Est-ce que c’est parce que nous ne le voulons pas?». Un journal local a titré : « Nous ne pouvons pas attendre un nouveau Nkosi Johnson pour réévaluer nos solutions ». Seize ans après son discours emblématique, sa voix continue de hanter la salle de conférence et son interminable écho risque de se prolonger longuement tant qu’il ne sera pas entendu par toute la population de son pays.

Acteurs du siècle (2) – Nkosi Johnson
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