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CHRONIQUES DU XXIème SIÈCLE

CHRONIQUES DU XXIème SIÈCLE


Possibilités (1) – Mai 2014

Publié par Renaud Cadrot sur 7 Juin 2014, 11:21am

Catégories : #Possibilités

Demain, tout peut se produire. Si le futur, même proche, est imprévisible, on le doit essentiellement à cette même imprévisibilité dont est capable le genre humain, notre planète et notre univers.

Si nous avons mis en place des institutions, des probabilités, des observatoires, le champ reste large pour l'imprévisible. Demain, une guerre peut éclater, un labo peut annoncer la découverte d'un vaccin anti-sida, un séisme peut balayer une nation entière, une civilisation extraterrestre peut nous rendre visite, l'univers tout entier peut s'éteindre comme une ampoule éclate.

En réalité, tout peut arriver, la statistique n'est qu'un outil rassurant, pas une certitude. Dès lors, plutôt que de basculer dans la peur permanente de l'imprévu, on peut tout aussi bien concevoir tous les scénarios possibles pour demain.

Prenez mai 2014, par exemple. Voilà un mois qui, à l’image de ses prédécesseurs, aura connu son lot d’actualités. Durant les 31 jours qui l’ont constitué, l’union européenne s’est extrêmedroitisée, des heurts se sont multipliés pour diverses raisons au Brésil, en Ukraine ou en Thaïlande, la science s’est révélée capable de manipuler l’ADN, une mine s’est effondrée en Turquie, des tornades ont secoué les Etats-Unis, le pape s’est cogné à un mur et des quais de gare ont été victimes de trains trop larges…

Quelles conséquences auront ces évènements sur la marche du monde ? Vont-ils participer à la faire trébucher ou seront-ils perçus comme de vagues spasmes à peine perceptibles ? Au travers de trois des actualités du dernier mois, je vous propose aujourd’hui de nous pencher sur quelques éventualités sans autres buts que celui de se prendre au jeu de la prédiction.

(Avertissement : Les textes qui suivent ont d’avantage une vocation nouvelliste que journalistique. J’ai plutôt cherché à surprendre qu’à m’en tenir à une possibilité plus probable)

 

Labyrinthe du château de Versailles, 2013

  • Cause : Climat social tendu au Brésil alors que la coupe du monde se rapproche. Le président de l’UEFA, Michel Platini, implore le peuple de faire une pause durant la compétition.
  • Terme : Juillet 2014
  • Possibilité :

Ce devait être un fiasco, ce fut une catastrophe. La coupe du monde de football, édition 2014, n’aura pas connue de vainqueur. Aucun. Ni sur le terrain, puisque la compétition s’est stoppée nette au terme des quarts de finale (pour rappel, l’Espagne, le Brésil, l’Allemagne et une surprenante équipe de Belgique auraient dû se disputer le trophée), ni les hautes instances du football aux oreilles avidement bouchées aux cris du peuple brésilien, ni le pays, ruiné de tant d’infrastructures inutilisées, encore moins les supporters, venus en masse assister à l’évènement pour finalement repartir 10 jours trop tôt à la suite de l’autre évènement du moment, imprévu celui-ci : l’ébauche d’une guerre civile.

Les signaux d’alertes étaient pourtant nombreux à clignoter d’un rouge vif avant l’entame de l’épreuve : grosse tension sociale de longue haleine, mouvements de grève quasi générale, paralysie du pays à l’ouverture du mondial, heurts violents dans les villes participantes, perte de contrôle de la logistique, déjà originellement mal huilée, de l’organisation, décalage complet entre une institution en fête et un peuple agonisant. Pensez plutôt : « Et si on jouait au foot sur ce terrain miné ? Il y a un risque ? Qu’importe, c’était prévu depuis six ans… »

Tous les représentants officiels, et bien accrochés à leur poste, ont préféré l’indifférence au soutien au nom du beau jeu. Platini, dans son infini sagesse de meneur de jeu qu’il fut, a cru l’espace d’une conférence de presse que peut-être le peuple aurait la bonté, la décence de souffrir en silence pendant un petit mois, regardant le monde entier s’empiffrer de frites grasses, sous leurs yeux, avec leur bienveillance. Le saint patron de l’UEFA a simplement omis la possibilité que la patrie du foot, avant d’enfanter des gosses balle au pied, les expulsait d’abord le ventre vide…

Ce même Platoche, redevenu simple Michel parmi les mortels, vient de chuter de son piédestal et voit son auréole rouler un peu plus loin avant qu’elle ne choie à son tour. Sepp Blatter, le président de la FIFA, pourrait suivre. Tous les plus hauts postes de la planète foot sont secoués de tremblement comme de vulgaires vautours à un fil électrique branlant. Les coupes du monde prévues en Russie (2018) et au Qatar (2022) pourraient ne jamais voir le jour. Le ballon rond éclate, remis à plat.

On reproche au service de sécurité du stade Maracaña de ne pas avoir été à la hauteur, mais qu’aurait bien pu empêcher la centaine de gros bras face à ce dont ils ont été confronté ? Le 4 juillet dernier, lors du premier quart de finale opposant le Brésil à la Colombie, des milliers de manifestants se sont introduits dans le stade. Chassés des abords du stade de Rio par les autorités (mauvais calcul), l’essentiel de la horde s’est rabattue à l’intérieur, braquée par toutes les caméras du monde. Du Japon au Chili, en passant par tous les téléviseurs retransmettant la coupe, on a vu déferler un raz de marée humain sur la pelouse, passant çà et là de verte à rouge (pour l’anecdote, le Brésil était justement mené au score). Ecran noir, fin de la Fifa world cup. Enfin presque, puisque la main de la fédération internationale, resserrant son étreinte sur celle des représentants du pays, a tenu à jouer les trois derniers quarts de finale avant de jeter l’éponge. A ce jour, bien que les chiffres ne soient toujours pas officiels, on ne dénombre pas moins de 300 morts, manifestants, force de l’ordre, supporters et membres des staffs brésiliens et colombiens confondus. Soigné pour une entorse au mollet, Neymar, la star locale, se remet bien toutefois.

Pas de vainqueur, donc.

Peut-être que l’abus d’images, diffusées en boucle sur tous les écrans de la planète, drame épique et dantesque s’imposant de fait à l’Histoire, permettra-t-il au pays de faire entendre durablement sa cause jusqu’à obtenir ce qu’il demandait jusqu’alors légitimement et sans acte de violence. Si tel est le cas, alors, tout ironiquement, la coupe du monde sera à l’origine de cette évolution majeure.

 

Au Brésil, la coupe du monde n'est pas promue partout de la même manière...

  • Cause : Le front national prend la tête des élections européenne en France. L’élan extrémiste, ressenti depuis quelques années, se confirme.
  • Terme : Mai 2017
  • Possibilité :

Recluse dans son bureau personnel, Marine Le Pen est pensive alors qu’une bonne dizaine de poings cognent contre la porte. Elle doit sortir, tout de suite, toutes les télévisions de l’état attendent frémissantes son premier discours.

Le front national, dont elle est la représentante, vient de remporter les élections présidentielles françaises contre l’ex-pensionnaire de Matignon, Manuel Valls. 50,3% des voix lui seraient accordées. Du 50/50 en somme. Presque.

Elle prend un cadre posé tout près d’elle et le dépose doucement mais fermement contre son cœur. Jean Marie Le Pen y affiche un sourire fringant, figé pour l’éternité sur du papier photographique haute qualité, à l’ancienne. Il lui manque, elle sait qu’il aurait pleuré. Il ne se laissait prendre au piège des larmes que rarement, il était trop fier. Mais là, il aurait été fier, c’est autre chose et il aurait pleuré.

Un bête arrêt cardiaque l’a emporté en novembre dernier. Elle lui avait pourtant dis de surveiller son cholestérol mais il aimait trop la bonne chair pour s’en soucier. Il mangeait beaucoup de porc, ça le faisait rire. Elle se remémore la complaisance soudaine des médias à l’égard de sa mort, cet espèce d’écartèlement de toute la presse hexagonale incapable de choisir entre devoir journalistique, respect pour le défunt et haine contre l’homme qu’il était une heure auparavant. Elle pense aux points de sondage déterminants que son deuil a permis. Elle secoue la tête pour y chasser cette idée odieuse.

Un coup plus fort que les autres l’extirpe de ses pensées. On l’alerte que le direct débutera dans cinq minutes et qu’un dernier raccord maquillage n’aurait pas été de trop. Elle s’énerve silencieusement puis jette un buste de Marianne en direction de la porte qui l’oppose à sa nouvelle fonction. Elle n’imaginait pas les choses ainsi. Jusqu’alors, elle y pensait chaque jour, elle en rêvait tellement… A présent, elle y est et elle a peur. Que va-t-elle faire de ça ? Elle n’est plus l’opposition farouche, la voix salutaire qui s’élève au fond de la salle, qui se gausse, se révolte, harangue les hauts placés. Elle est désormais haute placée, tout en haut. Elle ressent un vertige.

Elle tente une connexion avec le reste de la France. Juste pour voir, comme ça. Elle allume un grand écran disposé sur une relique Louisiesque. Un journaliste apparait, l’air visiblement grave ; elle ne l’aime pas celui-là. Autour de lui, un parterre d’hommes et de femmes politiques déchus, estampillés UMP ou PS. La nouvelle opposition. Ils tirent tous des têtes d’enterrements multiples, les yeux à la fois vide et exorbités. Ils parlent de drame, de scandale, de gravité gravement grave. Elle rigole enfin, reprend des forces.

S’ensuit de longs travellings sur le dehors. « Que ce passe-t-il dehors ? » On distingue une foule amassée aux Champs Elysée, quelques bons milliers de son peuple qui hurle son nom. Non pas pour le fêter mais pour le conspuer à gorges déployés, le réduire en saccade de voix brisées. Des heurts se manifestent déjà, elle devine des drapeaux tricolores, Son Drapeau brulé, déchiqueté, foulé au pied et renié comme jamais auparavant. Autre lieu, un correspondant s’éclipse presque aussitôt sous les assauts de quelques électeurs. Des électeurs satisfait, « enfin ! » cela rassure. Ils sont des millions dont beaucoup préfèrent se taire, elle le sait, elle ne leur en tiens pas rigueur. Ces électeurs-là sont quelques dizaines mais c’est déjà bien. Elle les aime. L’un d’eux s’exprime, il se déclare réjoui. Un autre lui prend le micro et crie « Enfin les émigrés dehors, c’est une victoire… pas trop tôt… les arabes… ». Coupure. Retour au présentateur.

« Mais quel con ! C’est pas vrai, quel con ! Pas déjà !», pense-t-elle. Elle se laisse tomber dans un fauteuil.

« Il ne te reste qu’une minute » la prévient-on à l’extérieur.

Elle demeure immobile quelques secondes. C’est à ce pays-là qu’elle doit adresser son premier discours. Elle regarde de nouveau la photographie ; son père sourit.

Elle se sent seule.

 

Bulletin de vote Front national, élections européennes, 2014

  • Cause : L’équipe d’un laboratoire américain est parvenu à ajouter deux branches à l’ADN de bactérie in-vivo. Celle-ci ont pu transmettre leur nouvel appareil génétique en se reproduisant. Il s’agit d’une première mondiale et de la consécration d’un vieux rêve scientifique : Donner au vivant de nouveaux outils.
  • Terme : 2100
  • Possibilité :

« Il me faudrait votre EG, je vous prie ».

Je baisse la tête en direction de l’entrée du sas. La porte s’ouvre sans efforts, ni le moindre son. Depuis que l’on a exclus le bruit de toute technologie, on n’a jamais aussi bien entendu les gargouillis bestiaux des hommes. Je viens à peine de pénétrer dans le Zoo que déjà je ne perçois plus que des râles épuisés en provenance de tous les coins. Une deuxième porte me demande mon Emprunte Génétique. Ma tête s’incline derechef afin que la porte en saisisse le capteur sous-cutané. Quelle idée que cette carte identitaire placée à proximité du système nerveux ! A chaque entrée, chaque portillon, chaque point de passage un tant soit peu règlementé, on se doit de s’abaisser physiquement à la machine qui nous fait face. L’Homme n’a cessé de perfectionner ses outils au point de se délaisser lui-même.

A l’ouverture du second sas, les agitations se font entendre plus encore. Je sens que je ne vais pas tarder à les revoir et ça ne me plait pas. Un confrère vient à moi, il a l’air écœuré. Ce doit être la première fois qu’on l’emmène ici. C’est un bizutage classique pour qui vient d’entrer dans la section. Une fois qu’on a fait face à ces aberrations, on peut traiter une foule de meurtres sordides sans le moindre haut le cœur. Il m’interpelle :

« Agent Ming, on vous attendait… »

Je l’ignore et poursuis ma route. A chaque incident du Zoo, on fait appel à moi puisque je suis le premier à avoir démantelé un « réseau de monstre » dans le pays. Du coup, cela me confère une certaine légitimité dont je me passerais volontiers. Je déteste les monstres. Enfant, je n’aimais déjà pas ça, bien qu’ils n’existaient pas. Alors maintenant…

Les avancées en génétique, accomplies durant le dernier siècle, ont permis d’éradiquer la plupart des maladies liées aux gènes, même dans les coins les plus reculés de la planète. Mais elles ont également engendré un suivi plus efficace du moindre clampin déambulant sur le sol terrestre et, surtout, des expérimentations abusives sur tout être composés de gènes. C’est-à-dire tous.

Résultat : ce complexe extensible à l’infini où séjourne pêle-mêle toute la misère génétique victime de manipulations de l’ADN, des gènes ou des cellules. Des hommes, des chiens ou des vaches rendues difformes et impropre à vivre parmi leurs comparses d’antan. Des traumatisés sans espoir d’un retour à la normale, que ce soit physiquement ou psychologiquement.

L’affaire qui m’occupe aujourd’hui concerne la zone des « légendes ». En clair, ne sachant pas s’il fallait classer les monstres selon leur nombre de bras ou l’avancement de leur transformation, il fut décidé de les regrouper selon un principe culturel. Les assimilés yéti, dragon et autres bestioles mythiques peuvent donc discuter ensemble du bien-fondé de leur existence. La mode actuelle est à la création d’un bestiaire jusqu’alors imaginaires, très prisé chez les riches collectionneurs. On a récemment intercepté une meute d’ersatz de licornes agonisantes près d’un laboratoire pirate.

Je franchis un dernier sas et comprend enfin de quoi il retourne. Enfin, il me semble. Trois de mes semblables entourent un être chétif, pourvu de piques comme les hérissons que l’on voyait puis écrasait autrefois. Je m’insurge :

« C’est ça la calamité qui a nécessité qu’on me tire si tôt du lit ? »

Je ris mais personne ne m’accompagne.

« Oui, il s’agit bien de ça, me répond l’un d’eux, l’air grave. Il y en a partout. Vous vous rappelez du mammouth qu’on a ramené il y a quinze jours ? Il a explosé ce matin après que sa masse ait subitement doublé. Il en était rempli… »

« Et bien détruisez-moi tout ça qu’on en finisse. Vous avez pu déterminer de quoi il s’agit ? »

L’agent Lugano Lee fait une pause. Je pressens que sa réponse ne me plaira pas.

« C’est un virus. Un virus du SIDA de trois centimètres de circonférence, agent Ming… »

Un silence tout humain se fait, je ne sais pas quoi répondre à ça. On pourrait presque entendre de nouveau l’ouverture d’un sas.

 


Sculpture de Patricia Piccinini, 2006

  • Cause : Juin 2014
  • Terme : Juillet 2014
  • Possibilité : Rendez-vous dans un mois pour trois nouvelles possibilités !
Labyrinthe de du château de Versailles, 2013

Labyrinthe de du château de Versailles, 2013

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Aurélie PIRAS 08/06/2014 23:42

franchement..... pas mal...... pas mal du tout............
Trois sujets parfaitement différents, et tous captivant.... même le foot, c'est dire!
Très bon récits d'anticipation à mon sens.
A quand le livre tant attendu? ;)

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