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CHRONIQUES DU XXIème SIÈCLE

CHRONIQUES DU XXIème SIÈCLE


Mots du siècle (1) - Indignation

Publié par Renaud Cadrot sur 3 Juin 2014, 01:25am

Catégories : #Mots du siècle

  • INDIGNATION, subst. fem.

Sentiment de colère et de révolte suscité par tout ce qui peut provoquer la réprobation et porter plus ou moins atteinte à la dignité de l'homme.

Stéphane Hessel, membre du conseil des résistants et intellectuel ouvertement engagé, écrit, en 2010, un petit manifeste nommé Indignez-vous. Les quelques douze pages du livre appelle la jeune génération à la vigilance et à une indignation salutaire. Quelques 4 millions d’exemplaires vendus plus tard, reste la substance même du message, véhiculée de bouche à oreille, d’oreille à média, un mot : « indigné ». Le terme est choisi avec justesse. Nulle question ici de colère primaire, d’emportement, de dégout ou d’exaspération, mais bien d’un sentiment blessant la morale même de l’Homme.

Le mot est revalorisé, retrouve une certaine noblesse perdue en cours de route. L’indignation est utilisée depuis la première moitié du XIIème siècle et emprunté au latin indignatio, signifiant sensiblement la même chose. En sachant qu’on fait usage du terme de « dignité » depuis presque aussi longtemps, il faut croire que l’on s’indigne depuis qu’une certaine évolution morale le permet. S’il fut largement employé, écrit en lettre capitale au centre de livres majestueux et/ou militant au travers des 800 dernières années, il acheva de se fondre dans la multitude des dictionnaires, jouissant d’une retraite méritée. A l’aube du XXIème siècle, quand il était d’avantage de bon ton de s’énerver, il ne demeurait guère plus que quelques vieillards pour s’indigner d’une indignation toute bourgeoise, la bouche pincée.

Stéphane Hessel a donc dépoussiérer l’indignation, lui conférant une notion d’héritage dont il est légitimement l’un des derniers possesseurs. Et il ne fait, en somme, que mettre un mot sur un sentiment contemporain. Car l’indignation concrète, ressentie massivement par toutes les tranches de la population, a d’autres origines.

 

Stéphane Hessel

Il a déjà été question de la surabondance de l’information et d’interconnexion dans un précédent texte. Si celles-ci permettent une couverture totale et un partage de chaque fait et geste de la planète, elles inondent surtout les regards et les oreilles de tout individu possédant un moyen de diffusion. Un adage tenace dit que le monde n’a jamais autant été secoué de catastrophes en tous genres. On n’a simplement jamais autant été au courant. Si les papillons ne provoquent toujours pas de tempête à l’opposé du globe, un séisme exotique se ressent médiatiquement jusqu’aux antennes du premier nommé. Le moindre gargouillis terrestre est sujet à information.

Aux drames humains, s’ajoutent annonces de corruptions, de délits, de mains dans le sac, scènes de misère, d’extrême pauvreté, de conditions de vie intolérables, succession de maladies inédites et mortelles, de meurtres sanglants, d’inévitables conflits surarmés. Loin de moi l’idée de blâmer l’acte d’informer. Notre société fait simplement le constat que partout se passe quelque chose de terrible et que personne ne peut désormais plus le nier (les bonnes nouvelles semblent rare, mais qui enverrait un reporter à Oslo ou Genève pour annoncer « par contre, ici, tout va bien » ?)

De plus, les principaux éléments, qui ont précipitamment sculpté notre début de siècle, engendrent un sentiment d’inquiétude puis d’indignation logique en réponse. L’indignation est finalement facile, elle est un réflexe pur, un soutien bénéfique du cœur pour ne pas laisser le cerveau plongé dans une peur ancestral du lendemain. L’indignation est à la solidarité ce qu’est la crainte à l’individualisme.

Un autre facteur, cette fois historique, a enclenché le mouvement. Fin 2010, est né ce qu’il est à présent commun de nommer « le printemps arabe ». Les peuples de Tunisie, puis d’Egypte, du Yémen, de la Lybie, de la Syrie, entre autre, se sont élevés contre leur gouvernement avec, certes, des fortunes diverses. Les premiers mouvements proclamés d’Indignés, ont fait suite à ces révolutions.

Enfin, l’abaissement des conditions de vie et des acquis sociaux en occident, principalement imputable à la crise économique, constitue la graine d’une indignation élevée et fleurie.

Dans les faits, le mouvement des Indignés est revendiqué par le mouvement espagnol 15-M (en référence au premier véritable rassemblement daté du 15 mai 2011), responsable de centaines de manifestations diverses de par le monde. Si leurs membres se défendent de toute influence de Stéphane Hessel, le livre s’étant particulièrement bien vendu en Espagne leur a valu l’appellation d’Indignés dans la plupart des médias. A l’image des pays arabes, les 15-M usent des réseaux sociaux afin de nouer des contacts avec les personnes partageant leur point de vue et préparer les prochaines manifestations. Le but à atteindre est de proposer une alternative aux systèmes politiques en place, d’en finir avec le bipartisme et la « dictature du marché » en usant de la non-violence et de l’apport d’un maximum de citoyens eux-mêmes indignés.

 

Mouvement des 15-M, Madrid, 15 mai 2011

De nombreux observateurs déplorent l’aspect épars du mouvement, le manque de clarté dans les revendications et, surtout, une absence de résultats crédibles. En effet, les mouvements sont légions mais n’ont pas véritablement d’influence sur la marche du monde. On note toutefois quelques victoires, du fait d’une mobilisation quantitative en nombre et dans le temps : des expulsions ont été évités, des hommes politiques ont renoncés à certains avantages, des partis espagnols créent une véritable commission chargée d’étudier les revendications du mouvement,… A leur décharge, il faudra certainement attendre quelques années pour donner un vrai bilan des capacités du 15-M à changer la donne.

Néanmoins, l’indignation et les mouvements qui en découlent diffèrent de la réaction arabe en cela qu’elle sous-entend une dignité initiale. Les peuples égyptiens ou libyens étaient dignes, mais considérés comme indignes par leurs dirigeants. Ils faisaient face à un joug bien plus opprimant que nos sociétés occidentales, de fait, la révolte représentait la seule alternative possible à un asservissement ordinaire.

 

Un graffiti révolutionnaire sur un mur du bureau du Premier ministre tunisien, 22 janvier 2011

L’indignation est un luxe que ne peut s’octroyer que le monde occidental dans la mesure où elle n’est pas conséquente. Elle précède l’acte, le désire ardemment mais n’est que sensation temps qu’elle demeure au sein d’une tête. L’indignation sans révolte est une réflexion sans action.

L’indignation est honorable, mais elle n’est pas suffisante.

A titre personnel, il n’est pas question pour moi de questionner la légitimité d’un tel sentiment, les raisons de s’indigner sont nombreuses. Les déformations de l’Histoire récente laissent des impacts qu’il faut de suite panser. L’humanité a le devoir de ne pas se laisser aller à la régression. C’est en cela que l’indignation est essentielle, elle permet de rester alerte à la moindre secousse. Ne pas se jeter sous la table, non, mais faire en sorte de maintenir la maison debout.

Pour finir, je voudrais partager avec vous mon allégorie préférée. Faites bouillir de l’eau et plongez y une grenouille. Elle s’en échappera aussitôt. A présent, plongez la grenouille dans une casserole d’eau froide et faites la bouillir tranquillement. Elle n’en réchappera pas…

Stéphane Hessel

Stéphane Hessel

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