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CHRONIQUES DU XXIème SIÈCLE

CHRONIQUES DU XXIème SIÈCLE


Images du siècle (1) – L’homme qui tombe.

Publié par Renaud Cadrot sur 22 Mai 2014, 22:14pm

Catégories : #Images du siècle

En feuilletant un album photo, il est rare de trouver trace d’un premier baiser, d’une première étreinte, de moments déterminants capturés au bon moment. Aucun photographe n’est jamais présent dans les grandes heures imprévisibles de nos vies. Je me suis toujours dis que c’est pour répondre à cette frustration toute humaine que nous célébrons nos amours, nos anniversaires ou nos morts : afin de mettre en scène, devant témoins et sur pellicule, des instants délaissés à nos seuls souvenirs.

D’un point de vue historique, il est une fatalité tout aussi frustrante que celle de ne jamais voir de nos yeux ce qui existait avant l’invention de la photographie. Si des millénaires nous on légués écritures, peintures rupestres, statues et toiles de maître, il ne demeure aucune trace réelle du passé. Pensez à ces reines qui se sont longuement maquillées et habillées avant de poser des heures durant pour un peintre, pensez à ces batailles vaillamment reproduites, plus colorées qu’elles ne l’étaient en réalité. Les œuvres d’arts d’antan ne donnent qu’un aperçu biaisé de ce qu’était précédemment le monde. Les brèches, les aspérités de l’Histoire ont été recouvertes de peinture à l’huile.

Il fallut attendre la moitié du XIXème siècle pour soutirer enfin à l’instant sa réalité crue. La première photographie de l’histoire, reconnue comme telle, date de 1826. Il s’agit d’une vue depuis la fenêtre d’une maison, donnant sur un village près de Chalon-sur-Saône. Elle ne nécessita pas moins de dix heures de pose (voir ci-dessous). Il faudra attendre quelques dizaines d’années pour que la photographie devienne un moyen de communication à part entière (dans un premier temps, elle était beaucoup utilisée par les peintres pour reproduire certains paysages depuis chez eux…)

"Point de vue du Gras", Nicephore Niépce, 1826

On doit l’une des premières utilisations de la photographie comme témoignage historique à un banquier, Albert Kahn. De 1909 à 1931, il tenta de recenser les « archives de la planète » en envoyant une cinquantaine de photographes partout dans le monde. La photo à vocation humaniste l’a précédé. En 1880, Jacob Riis, un réformateur social américain, utilisa ce moyen d’expression pour alerter la population newyorkaise sur la pauvreté. Il prit plusieurs clichés de clochards dans les quartiers les plus pauvres avant de les publier.

La photographie permis de donner vie à toute l’histoire du XXème, puis du XXIème siècle. Elle reste l’un des média phare de notre société, capable d’illustrer aussi brillamment les journaux d’hier que les pages internet d’aujourd’hui. Son histoire fut ponctuée de centaines de clichés de bravoure, dénonçant silencieusement les plus grandes cruautés, mais aussi immortalisant de brefs instants d’humanité.

C’est peut-être animé par ce désir de postérité que Richard Drew, photographe d’Associated Press, saisit le cliché de « l’homme qui tombe » (« the falling man »), le 11 septembre 2001.

A 9h41, un homme chute de la tour nord du World Trade Center. Durant les attentats, près de 200 personnes auraient sauté dans les mêmes circonstances. Plusieurs témoins de l’époque auraient même parlé de pluie de corps, tant la fréquence des chutes était forte. Aux Etats-Unis, on a qualifié de « jumpers » les victimes de défenestration. Bien qu’il s’agissait de probables suicides, ils furent tous qualifiés « d’assassinés », comme toutes les autres victimes des attentats.

Cette photographie accède au rang d’archive historique pour différentes raisons. D’abord, elle représente un homme en train de mourir. Aussi sordide la chose soit-elle, un cliché d’une personne aux portes de la mort est rare, mais surtout saisissant. Les photos parmi les plus percutantes de l’Histoire, représentent souvent l’humain en proie direct au malheur et à la mort. « La mort d’un soldat républicain » ou l’exécution sommaire d’un prisonnier vietcong en 1968, en sont deux parfaits exemples.

"La mort d'un soldat républiacain", Robert Capa, 1936

Ensuite, cette photo à valeur de symbolique. Symbole d’un monde, d’un idéal, d’une force qui s’écroule d’une manière abrupte, imprévisible. Symbole ironique d’un « jusqu’ici tout va bien », d’une institution jusqu’alors solide qui ne comprend pas ce qui lui arrive. Et au-delà même de la destruction de deux masses d’acier et de béton, c’est les 2973 victimes qui tombent avec cet homme devant nos yeux. La photo rappelle que la plus grande catastrophe du genre humain reste la mort d’autres humains.

Enfin, la photographie, involontairement floue, laisse planer un mystère : Qui est cet homme ? Quel genre de personne était-il avant de se laisser mourir aussi soudainement ? Nous y reviendrons.

Ce cliché amène une autre question, une question récurrente de notre siècle : A quel moment la photographie évolue-t-elle de simple illustration à sensationnalisme pur ? Deux tendances du XXIème siècle franchissent allègrement cette frontière.

D’abord, la course frénétique à l’information pousse chaque rédaction à être plus performante que les autres. Lors des attentats de 2001, toutes les chaines, toutes les radios ont stoppé leurs programmes pour informer les auditeurs des évènements, en direct, minute par minute. Ce procédé, « enrichi » de l’offre internet et des centaines de chaines concurrentes, s’est mué en surenchère de l’information. Raison principale pour laquelle, à présent, en plus de connaître le nombre de morts et de blessés dans un incident, on en a en plus la preuve crue, avec supplément de sang et de larmes. J’ai en mémoire un reportage datant du séisme à Haïti, où il était question de familles françaises ayant adopté un enfant de l’île. Ces gens attendaient avec inquiétude des nouvelles du pays pour savoir si leur enfant avait ou non survécu. Une équipe télé les suivait jusqu’à l’instant fatidique. La caméra, silencieuse et intrusive, filmait les visages déformés de chagrin des familles apprenant la mort des enfants.

On ne sait pas encore si la vulgarisation quotidienne de la véritable violence aura des répercussions sur le seuil de tolérance des futures générations. Cependant, d’un point de vue personnel, je ne sais pas si je dois m’inquiéter de mastiquer aussi paisiblement mon diner devant les images sanglantes d’aujourd’hui, que je le faisais hier face à plus de pudeur médiatique. Ce changement de niveau est-il une offre répondant à une demande, ou l’inverse ? Quoi qu’il en soit, l’actualité permet désormais la retransmission en direct de votre mort, dans le monde entier, sous tous les angles, même les gros plans.

Autre phénomène : la réutilisation massive des images, voire leur détournement. Cette année, le mot « mème » a fait son entrée dans le Larousse. En voici la définition : « Mème : n.m. (angl. meme, de gene, gène et du gr. mimesis, imitation). Concept (texte, image, vidéo) massivement repris, détourné et décliné sur Internet, de manière souvent parodique, qui se répand très vite, créant ainsi le buzz. ». En réalité, la mémétique, englobe une idée plus générale de la propagation de l’imitation et dépasse largement et historiquement le seul champ d’Internet. Toutefois, son utilisation à travers ce média et sa vocation essentiellement humoristique appartient bien au XXIème siècle. Pour exemple (et si les agitations du web vous ont laissé sur le carreau depuis longtemps), l'affiche de campagne de Nicolas Sarkozy en 2012 a été maintes fois reprise et revisité, en témoignent les quelques spécimens ci-dessous.

Tapez "france forte" dans Goggle image pour une sélection plus large

Les reprises d’images, d’évènements historiques, sont d’avantage utilisées en publicité et, plus généralement, dans le domaine humanitaire. Même un évènement aussi dramatique que le 11 septembre est largement réutilisé tant sa symbolique et sa puissance visuelle sont fortes. L’utilisation de ce procédé, s’il peut être sujet à controverse, use de ressorts émotionnels et mémoriels efficaces, avec une portée universelle. De plus, plutôt que promouvoir une marque, avec le consentement marchandé d’une célébrité, la récupération d’un évènement hautement médiatique aura une valeur identificatrice plus grande encore… et probablement plus économique. Voici deux publicités reprenant cette technique : La première de l’hebdomadaire « Courrier International », la seconde, plus surprenante, de la marque « Lego ».

Courrier International, septembre 2010

Lego, 2007. Le texte : " Reconstrusez-le"

Outre les marques de produits de consommation courante, les associations humanitaires sont certainement les plus enclines à reproduire la formule au travers de leurs publicités. L’enjeu leur conférant probablement une plus grande légitimité. Toutefois, la manière d’aborder un évènement est souvent maladroite, le but étant de comparer une catastrophe évidente à une autre, plus insidieuse ou moins frappante. En exemple, la campagne de sensibilisation de la WWF, faisant suite au tsunami de 2004 (voir ci-dessous).

Le texte : « Il y a eu 100 fois plus de morts lors du tsunami que lors des attentats du 11 septembre 2001.La planète est terriblement puissante. Respectez-la. Préservez-la. www.wwf.org » 

Sur l’image, une vue aérienne de Manhattan et de ses deux tours, toujours fièrement dressées. Tout autour, une nuée d’airbus de dirige vers elles. L’affiche est volontairement provocante, la communication de l’association se devant de susciter une réaction chez l’observateur pour être efficace. Le mécanisme, largement usité, se permet un comparatif (pour ne pas dire une hiérarchisation) du désastre humain assez outrageant. La question n’étant pas de poser sur une balance quelques condiments mais bien un nombre de mort. Si l’idée n’est pas de sous-entendre qu’un incident est plus insignifiant qu’un autre, l’autre est tacitement élevé à un niveau d’horreur supérieur. Une dizaine, une centaine, un bon milliard de morts est avant tout une mort + une autre mort + une autre mort, etcetera. Chaque avalanche de mort est la somme de vies gâchées, irrémédiablement, dramatiquement, précocement. Toujours précocement.

C’est en cela que la photographie de l’homme qui tombe est percutante. Elle dévoile la mort d’un seul homme. Un seul homme parmi d’autres qui tombent les uns après les autres, tandis que d’autres suffoquent, se brisent, brulent. Le chiffre annoncé de 2973 victimes des attentats du 11 septembre 2001 prend, dès lors, une autre ampleur : celui d’une longue liste de 1.

Une question demeure en suspend pour finir : qui est cette personne ? Peu importe, en réalité. Personne n’a besoin de le savoir. L’ultime photographie de cet l’homme se doit de rester anonyme pour conserver sa valeur symbolique sans nuire ni au protagoniste, ni à ses proches. Que la famille du défunt préserve une image de lui, dans un album photo, sur un cadre, souriant peut-être, probablement tranquille mais sans tour, ni vertige. Pour elle, nul besoin de photo plus déterminante.

Images du siècle (1) – L’homme qui tombe.
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Aurélie PIRAS 24/05/2014 09:26

Pour te répondre, sans faire exprès on a écrit deux textes qui se rejoignent sur un aspect le même soir^^ Donc lire mon texte sera plus parlant que de te dire simplement combien je respecte ta thèse.......

www.facebook.com/notes/aurélie-piras/linfini-à-portée-de-regards/10203033137660843

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